«Un prématuré, un ressuscité, un miraculé», écrit Radio-Canada. Alors que Le Temps offre désormais, en ligne gratuitement, les archives de ses trois ancêtres – le Journal de Genève, la Gazette de Lausanne et le Nouveau Quotidien –, de l’autre côté de l’Atlantique, un vénérable titre fête ses 100 ans. Depuis mi-janvier, puisque Le Devoir paraissait pour la première le 10 janvier 1910. Un jour de tempête de neige.

Un cas particulier, Le Devoir, relèvent tous les observateurs. Férocement indépendant depuis un siècle. Le quotidien canadien est le seul – certains élargissent à l’Amérique du Nord – à n’appartenir à aucun groupe de presse ni conglomérat industriel ou financier. Piquant paradoxe historique, c’est, à l’origine, pour crier les idées de son fondateur que le journal a été fondé. Député libéral (c’est-à-dire plutôt progressiste), puis indépendant, Henri Bourassa (1868-1952), catholique affirmé et nationaliste – au sens de l’époque, opposé à l’emprise de la Couronne anglaise sur le Canada –, voulait se faire entendre.

Dans un copieux album édité pour le centenaire (ici en plein affichage à l’écran), un ancien journaliste du Devoir raconte, à propos du rapport de Bourassa avec la presse de l’époque, que «le franc-tireur de Montebello en a marre de voir ses interventions [au parlement], souvent longues et denses, résumées en cinq mots: Henri Bourassa a aussi parlé.» Curieuse résonance avec le débat actuel sur la présence en Afghanistan, c’est, entre autres, pour s’opposer à la levée de conscrits canadiens pour la Guerre des Boers que le bouillonnant politicien et journaliste se dotait de son porte-voix. Il sera poussé à la retraite en 1932, après une radicalisation de ses positions religieuses qui finissait par détourner les lecteurs, notent les auteurs d’une belle émission de Radio-Canada dédiée au journal dans l’histoire du siècle, visible sur le site de la chaîne publique (en quatre parties).

Henri Bourassa avait lancé Le Devoir à grands frais: d’emblée, 30’000 exemplaires. Les milieux d’affaires de Québec apportent leur soutien. Le nom austère du titre, dont la devise est «Fais ce que dois», se trouve expliqué dans l’éditorial initial: «Pour assurer le triomphe des idées sur les appétits, du bien public sur l’esprit de parti, il n’y a qu’un moyen: réveiller dans le peuple, et surtout dans les classes dirigeantes, le sentiment du devoir public sous toutes ses formes: devoir religieux, devoir national, devoir civique». Plus loin, une menace devenue fameuse: «Le Devoir appuiera les honnêtes gens et dénoncera les coquins».

Il aura surtout de constants soucis financiers, que Radio-Canada a racontés dans une séquence de son téléjournal. Première grande crise à la fin des années 1940, où la survie du titre est en jeu. L’équipe est en partie renouvelée, et le ton se fait plus mordant, jusqu’à une franche hostilité à l’égard du premier ministre d’alors, et figure historique du Québec, Maurice Dusplessis. Dans les années 1980, le journal reste trois ans sans directeur, puis, dès 1990, une femme en reprend les rênes, Louise Bissonnette. Le blog historywire.ca relate que «sous sa gouverne, une restructuration complète du journal aura lieu dans une mesure de sauvetage des plus nécessaires. Maintenant sous une nouvelle bannière, Le Devoir inc., [il gagne] de nouveaux actionnaires dont le Fonds de solidarité et le Mouvement Desjardins [une banque organisée en coopérative], et des campagnes de financement plus que réussies permettront d’établir pour Le Devoir des assises plus sécuritaires.»

L’appel aux lecteurs et l’organisation d’événements de soutien, constituent d’ailleurs une constante dans l’histoire du quotidien. En janvier, le banquet des 100 ans a tout de même coûté 350$ à chacun des 550 participants, relevait la radio-TV publique.

Pour le commentateur de l’émission historique de Radio-Canada, «en 100 ans, Le Devoir a raconté l’histoire d’un peuple, et de son caractère unique en Amérique du Nord». Les frictions des années 40-50, la «révolution tranquille» qui reformule la modernité québécoise durant les années 60, les embrasements sociaux de la décennie suivante, puis la tentation souverainiste jusqu’au premier référendum de 1980, le journal aura, en effet, collé à son temps. En misant, c’est l’une de ses invariables, sur l’analyse, le commentaire et le débat d’idées.

Ce qui n’a pas réduit son capital de sympathie, constate Canoë TV, qui a interviewé quelques pipoles durant le banquet du centenaire. Jean Charest, le premier ministre, lance sans ambages: «Je pense que c’est le génie des Québecois. Il ne faut pas être modeste, pas voir le succès d’un seul journal, mais le succès des Québécois.» Pourtant pas épargné par le quotidien dans des affaires d’attribution de contrats, le maire de Montréal, Gérald Tremblay, se fait encore plus lyrique: «Toutes les fois que l’on parle du Devoir, c’est comme si l’on avait un rendez-vous avec l’histoire. Le fondement même des valeurs du Devoir, c’est la langue et la culture françaises.»

Soulignant brièvement l’anniversaire, Courrier International indique qu’à présent, la position du titre «est bien meilleure que celle de ses rivaux, malgré la crise de la presse. Cependant, la seule chose que le journaliste Jean-Claude Leclerc déplore de cet anniversaire est qu’«on célébrerait les 100 ans du Devoir avec plus de confiance si son succès était un modèle, non une exception».»

Le Devoir emploie une centaine de salariés permanents, et quelques dizaines de collaborateurs. Il est diffusé à un peu plus de 28’000 exemplaires en semaine, et 45’000 pour l’édition du week-end. Les festivités du centenaire s’étalent sur toute l’année (programme ici). Un dossier du site est dédié aux opérations menées à l’occasion de l’anniversaire. Grâce à un programme consacré aux sons du patrimoine québécois, réalisé par un Institut spécialisé, on peut même entendre l’ambiance sonore de la rédaction…

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