Avec les nouvelles frappes menées jeudi par la Russie dans la province d’Idlib contre Jaich al-Fatah, un groupe de rebelles regroupant le front Al-Nosra et différentes factions islamistes, le risque de bavure avec les Américains augmente. La présence d’avions russes et américains dans un espace aérien syrien relativement petit est un facteur à très haut risque. Mercredi soir aux Nations unies, après une longue discussion où ils ont parlé du risque de perte totale de contrôle de la situation en Syrie, Sergueï Lavrov et John Kerry l’ont déclaré à la presse. Il est impératif de mettre en place un canal de communication entre les instances militaires des deux pays. Moscou et Washington n’ont pas attendu longtemps. Jeudi, ils se sont rencontrés à un haut niveau pour discuter des frappes en Syrie. Selon le général à la retraite Wesley Clark, il s’est agi d’une réunion technique visant à éviter une grosse bavure.

«Déconfliction»

Le secrétaire d’État américain John Kerry a repris un terme en vogue pour qualifier ce qu’il importe d’entreprendre dans l’immédiat: «deconflict the Syrian conflict». L’expression «déconfliction» est révélatrice de l’impasse dans laquelle se trouvent les efforts extérieurs pour mettre un terme à une tragédie qui a déjà coûté plus de 250 000 vies et forcé au départ près de 12 millions de Syriens. Il faut empêcher une escalade du conflit. Or il y a urgence. Déployant en Syrie 50 avions et hélicoptères, ainsi que des troupes d’infanterie de marine, des parachutistes et des unités de forces spéciales, Moscou fait monter les enchères. En coopération avec l’armée syrienne, les Russes ont tué au moins 107 islamistes et trois dirigeants du Front Al-Nosra. Jeudi, le sénateur républicain John McCain a piqué une colère et confirmé grâce à ses contacts sur le terrain «que ces frappes visaient l’Armée syrienne libre ou des groupes qui ont été armés et entraînés par la CIA.»

Mercredi, les forces aériennes russes n’ont averti l’ambassade des États-Unis à Bagdad qu’une heure avant les premières frappes. Elles ont conseillé aux Américains d’éviter d’utiliser l’espace aérien à ce moment. Aucune coordination n’a toutefois eu lieu entre Moscou et Washington. Les Américains, de leur côté, n’en ont pas fait davantage pour signaler à Moscou qu’ils poursuivaient leurs frappes. Le «dialogue militaire» souhaité n’est pas rare. Après les fortes tensions qui se sont fait jour en mer de Chine méridionale, Chinois et Américains ont jugé aussi indispensable d’établir de tels canaux. Cependant, pour Wesley Clark, ce dialogue militaire «technique» n’est pas une garantie absolue. Les décisions de bombarder une région plutôt qu’une autre et un groupe rebelle ou islamiste plutôt qu’un autre sont hautement politiques. Au vu de la divergence profonde de vue sur ce qu’il faut faire en Syrie, le danger d’une confrontation directe entre la Russie et les États-Unis n’est pas nul.

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Une coopération pour éviter le pire

Mercredi à l’ONU, les chefs de la diplomatie de la Russie et des États-Unis incarnaient jusqu’à la caricature la complexité de la relation qu’entretiennent les deux pays. Côte à côte, ils ont montré un visage plutôt affable à la presse, le secrétaire d’État appelant son homologue russe Sergueï et celui-ci se contentant du prénom John pour se référer à l’Américain. Les deux hommes se connaissent très bien et ont pu renforcer leur entente en apparence bonne lors des longues négociations sur le programme nucléaire iranien. Ils disent croire à une coopération pour éviter le pire.

Washington n’est pas près d’adhérer à la logique de l’offensive russe et promet d’intensifier les frappes contre le groupe djihadiste de l’État islamique. Les doutes des Américains, partagés par les Français et les Britanniques, ont trait aux véritables intentions russes. Les membres permanents occidentaux du Conseil de sécurité sont prêts à inclure la Russie (et l’Iran) dans le combat contre Daech, mais ils refusent de le mener en faisant délibérément le jeu du président syrien Bachar el-Assad considéré comme le «bourreau de la Syrie» et comme un obstacle majeur à une solution politique au conflit. Les fronts ne sont toutefois pas figés. Pour Moscou, ce qui prime, ce sont les intérêts russes au Moyen-Orient et une influence géostratégique à partir d’un pays qui est un allié de la Russie depuis des décennies. La Maison-Blanche a longtemps exigé, en vain, le départ du dirigeant syrien. Mais dans l’optique d’une transition politique, elle semble assouplir sa position et accepter son maintien pour une courte période.