Espagne

Dialogue de sourds entre Rajoy et Puigdemont

Le chef du gouvernement central et le leader de l’exécutif catalan incarnent des logiques exactement opposées. Dans l’attente d’une hypothétique entente, le pays et l’Europe tout entière sont plongés dans la sidération

Mariano Rajoy et Carles Puigdemont se heurtent à un mur d’incompréhension. Pire: aussi bien le chef du gouvernement central que le leader de l’exécutif séparatiste catalan incarnent des logiques politiques diamétralement opposées. L’arme fatale de Carles Puigdemont, c’est la DUI, la Déclaration unilatérale d’indépendance dont il serine les siens depuis des mois. Celle de Mariano Rajoy, c’est le «155», c’est-à-dire l’article 155 de la Constitution, qui permet au pouvoir central «d’adopter les mesures nécessaires pour obliger [une région] à l’obéissance forcée de ses obligations légales».

Traduction: son application, techniquement difficile et inédite, reviendrait de la part de Madrid à mettre la Catalogne en coupe réglée, la privant de toutes ses prérogatives. L’ennui est que si le premier dégaine son arme fatale, le second n’a pas d’autre choix que de recourir à la sienne.

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Entre le marteau et l’enclume

Cette situation de blocage explique le duel opposant Mariano Rajoy à Carles Puigdemont. Mardi soir, au cours d’une session parlementaire kafkaïenne dans l’hémicycle de Barcelone, le chef du gouvernement catalan était pris entre le marteau et l’enclume: il ne pouvait pas renoncer à la DUI, puisqu’elle constitue la raison même du défi sécessionniste, en particulier les législations votées les 6 et 7 septembre au parlement autonome de Barcelone (autorisant une consultation et une transition vers l’avènement de «la République de Catalogne», lois que le pouvoir central a qualifiées de «coup d’Etat»); et en même temps, Puigdemont ne pouvait prononcer solennellement cette DUI sans recevoir aussitôt une réponse des plus musclées de Madrid.

Solution florentine

Cela a poussé ce dernier vers une solution florentine et rusée – une sorte de grand écart sémantique – destinée à gagner du temps: je déclare symboliquement l’indépendance (elle n’a été ni enregistrée ni votée au parlement), et j’en annule temporairement les effets quelques secondes plus tard. Pour des raisons inverses, Mariano Rajoy a renvoyé hier son adversaire dans les cordes: étant donné que ton annonce est des plus ambiguës, lui a-t-il signifié en substance, je te demande de clarifier ta position pour savoir à quoi m’en tenir. «De vous, a-t-il lancé à Puigdemont, dépend le retour à la légalité ou la prolongation de l’instabilité». Réponse du berger catalan à la bergère espagnole: «Je suis disposé à un dialogue sans conditions.»

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En réalité, en l’état actuel des choses, les deux hommes clés de ce conflit enkysté – qui tient en haleine un pays tout entier et laisse l’Europe stupéfaite – ne peuvent s’asseoir à la même table. «Dans la bouche de chacun, le mot «dialogue» est une parole empoisonnée pour l’autre, résume l’ancien député conservateur Rafael Lopez. La raison est simple: ils ne partent pas du même postulat.» L’un dit que le référendum interdit du 1er octobre n’en était pas un, l’autre affirme qu’il l’oblige à aller vers la sécession, en tant que «mandat du peuple catalan».

L’effet de deux vertus contraires

Mariano Rajoy ne peut imaginer un dialogue avec son adversaire catalan que si celui-ci fait marche arrière et «reconnaît avoir brisé l’ordre constitutionnel» – dixit un porte-parole de la Moncloa, la résidence officielle du président du gouvernement espagnol. «Si Rajoy accepte le leader séparatiste comme un interlocuteur valide alors même que ce dernier ne renonce à rien, souligne Ignacio Escolar – du journal en ligne Eldiario.es –, alors il reconnaît la Catalogne comme un sujet politique.»

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A l’inverse, Carles Puigdemont ne peut parler avec son rival espagnol si ce dernier lui marque d’emblée une ligne rouge: «Pour les sécessionnistes, établir un dialogue en acceptant la légalité nationale reviendrait à invalider ce qu’ils ont bâti jusqu’à présent, dit l’analyste Jesus Maraña. Car, précisément, leur base de départ consiste à placer la supposée volonté émancipatrice du peuple catalan au-dessus des lois et de la Constitution.»

Carles Puigdemont cherche à faire en sorte que le conflit catalan devienne une crise européenne

Ignacio Escolar, journaliste à eldiario.es

Conclusion: c’est l’impasse. Certains facteurs et circonstances, imprévisibles, pourraient certes contribuer à débloquer la situation. Certaines voix parlent d’une possible médiation européenne. «C’est d’ailleurs ce que cherche Puigdemont, estime Ignacio Escolar: faire en sorte que le conflit catalan devienne une crise européenne.»

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L’opposition socialiste, qui soutient Rajoy dans son intransigeance légale, souhaite pour sa part «ouvrir le cadenas» en obligeant le chef du gouvernement conservateur à réformer la Constitution dans un sens fédéral. Mais il s’agit là d’une solution de long terme. Sur le court terme, pour l’instant, l’horizon est bouché.

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