Le premier tour de la présidentielle brésilienne a livré ses deux gagnants. L’analyse du vote montre que les Brésiliens de l’étranger, y compris de Suisse, ont plébiscité encore plus massivement le candidat du parti social-libéral, Jair Bolsonaro, qui obtient 58,68% des voix, contre 46% au niveau national. Le représentant du Parti des travailleurs, Fernando Haddad, en lice pour le second tour, n’arrive que troisième avec 10,14% des suffrages, derrière le candidat de centre gauche, Ciro Gomes (14,55%). Des résultats contrastés qui s’expliquent moins par un réel attrait pour Jair Bolsonaro que par un rejet viscéral du PT, au pouvoir de 2003 à 2016.

Trentenaire brésilienne installée à Genève depuis quatre ans, Monique Franken a grandi dans l’Etat du Rio Grande do Sul. Après treize ans de présidence, le bilan du PT est à ses yeux catastrophique. «Le pays est de pire en pire, l’économie stagne, l’insécurité augmente, les malversations demeurent impunies, détaille la jeune femme. Au final, la population a le sentiment d’être toujours perdante, ce qui génère un fort élan anti-PT.»

«Système politique en vase clos»

Au premier tour, Monique Franken a voté pour João Amoedo, représentant encore peu connu du nouveau parti de la droite libérale NOVO, qui n’a obtenu que 2,5% des suffrages, environ 8% en Suisse. «C’est l’un des seuls candidats à ne pas avoir utilisé d’argent public pour sa campagne, il a payé son manque de popularité, déplore la jeune femme. Au Brésil, le temps de parole à la télévision est établi en fonction de la notoriété des candidats, c’est pourquoi le système politique évolue en vase clos.»

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Au second tour, Monique Franken votera donc pour Jair Bolsonaro, à contrecœur. «Ce n’est de loin pas le candidat idéal, certaines de ses positions conservatrices me déplaisent, mais c’est une solution provisoire, le Brésil a un besoin urgent de renouvellement.»

«Forcer le changement»

Originaire de São Paulo, Sandra Guimaraes, 51 ans, abonde dans ce sens. Dans ces élections «particulièrement complexes et chamboulées», celle qui vit à Genève depuis une quinzaine d’années a donné sa voix au centriste du PSDB Geraldo Alckmin, arrivé quatrième avec 4,8% des suffrages. Le 28 octobre, elle votera elle aussi pour Jair Bolsonaro afin de forcer son pays au changement. «Je suis radicalement opposée à son idée d’armer les citoyens, mais le statu quo n’est plus admissible. Le chômage, la corruption, les dysfonctionnements dans l’administration gangrènent le Brésil, il faut que cela cesse.»

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Pour Jaïro De Oliveira, originaire de Salvador de Bahia, pas question de cautionner un retour de l’extrême droite. Au premier tour, ce père de famille établi à Genève depuis trente-quatre ans a voté pour Fernando Haddad, «seul candidat à même de concurrencer Jair Bolsonaro». Il se dit aujourd’hui «déçu et contrarié» par le vote de la population. «Comment une nation qui a enduré vingt ans de dictature militaire peut-elle adouber un candidat qui affiche ouvertement de la nostalgie pour cette époque?» Face aux difficultés, les gens sont perdus, lassés, et prêts, selon lui, à accepter les pires solutions.

«Dix pas en arrière»

A ses yeux, l’élection de Jair Bolsonaro, «qui ne respecte ni les femmes, ni les homosexuels, ni la minorité noire», constituerait un très mauvais signal pour le Brésil. «On risque de faire dix pas en arrière, de perdre des libertés durement acquises, c’est très préoccupant», déplore-t-il.

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Entaché par de nombreux scandales, le PT est-il capable de mener le Brésil sur la voie des réformes? «Le parti a énormément déçu, c’est vrai, mais les mésaventures judiciaires de Lula ne font pas disparaître les acquis du parti en faveur des plus défavorisés. Tous ses membres ne sont pas corrompus.» Alors que la campagne pour le second tour reprend de plus belle, Jaïro veut croire à une mobilisation forte de la gauche et du centre pour contrer le candidat Jair Bolsonaro.

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Quelque 500 700 Brésiliens résidant hors du pays possèdent le droit de vote. A elle seule, la Suisse compte quelque 19 674 expatriés en âge de voter et inscrits sur les listes électorales, ce qui en fait la neuvième communauté brésilienne hors du pays. Jair Bolsonaro y a remporté 48% des suffrages, suivi de Ciro Gomes (16,5%) et Fernando Haddad (11,6%).