A peine la «disparition» d'Abdullah Öcalan à Nairobi connue, des dizaines de milliers de Kurdes sortaient de chez eux, à travers toute la diaspora, aussi loin qu'en Australie, pour prendre d'assaut ambassades, consulats, ou bureaux des Nations unies. Une rapidité de mobilisation qui paraissait, pour beaucoup d'Occi-

dentaux, prouver l'existence d'un réseau occulte du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). C'était oublier que les membres de cette diaspora, qu'il s'agisse d'immigrés récents ou de gens nés dans un pays d'accueil, ont gardé le cœur au Kurdistan et qu'ils ressentent douloureusement un exil généralement imposé. En dépit de fortes divisions internes, ils se retrouvent en cas de crise, suivant en permanence les nouvelles – il y a désormais plusieurs sites kurdes sur Internet – et faisant fonctionner le téléphone sans cesse.

Reste le fait que, privés de toute possibilité de mettre en place des institutions culturelles ou politiques en Turquie, les Kurdes en ont créé partout où leurs communautés sont importantes. Et d'abord en Allemagne, où vivent plus de 500 000 Kurdes – estimation déduite de l'existence d'une émigration turque de plus de 2 millions de personnes dans ce pays, les Kurdes formant environ le quart de la population en Turquie même. C'est en Allemagne que se trouvent les sièges du quotidien Ozgur Politika, publié à Francfort en turc et en kurde, et de l'agence de presse Dem Kurd. On y trouve également, comme dans le reste de l'Europe, de nombreuses associations de travailleurs, proches du PKK, ayant une existence officielle sous divers sigles, comme la Fédération des associations de travailleurs du Kurdistan.

C'est dans leurs locaux, décorés de portraits du chef du PKK et de photos de combattants dans les maquis, que se réunissent le samedi et le dimanche les familles kurdes, qui parlent souvent très mal la langue du pays d'accueil et se retrouvent autour d'un verre de thé, devant un poste de télévision diffusant les programmes de MED-TV. Le PKK a également créé des associations féminines qui jouent un rôle très important chez celles qui non seulement ne parlent pas la langue du pays d'accueil, mais pas davantage le turc. Leurs militantes visitent régulièrement les familles des «martyrs», les combattants et combattantes tués au Kurdistan, et organisent des cérémonies à leur mémoire. A la différence des associations rivales des autres partis politiques, comme le KOMKAR, victimes de la désaffection de leurs membres, les associations proches du PKK drainent une foule considérable, et peuvent mobiliser en Allemagne plusieurs dizaines de milliers de personnes pour des manifestations. Il faut y ajouter les «comités d'information du Kurdistan», les «ambassades» du PKK, qu'on trouve en Suisse, en Russie, en France ou aux Pays-Bas…

C'est de la banlieue de Bruxelles que les principaux studios de MED-TV, la télévision proche du PKK, diffusent par satellite dans toute l'Europe et le Moyen-Orient. Défiant l'interdiction faite aux Kurdes de Turquie d'avoir des radios et des télévisions dans leur langue, MED-TV émet des programmes qui sont regardés avec avidité dans les bidonvilles d'Istanbul et d'Ankara, au fin fond du Kurdistan, dans les foyers kurdes isolés en Russie et en Ukraine, ou dans les banlieues de Genève et de Paris…

C'est aussi à Bruxelles que se réunit le «parlement kurde en exil», dont certains des 65 députés sont d'anciens membres de l'Assemblée nationale turque, démis de leurs fonctions par Ankara. Quelle que soit sa représentativité, ce parlement est un forum politique où se retrouvent les diverses tendances d'une mouvance kurde certes proche du PKK, mais plurielle. Et l'ébauche de ce que pourrait être un gouvernement kurde en exil. A toutes ces institutions légales, il faut ajouter le PKK lui-même, mis hors la loi dans plusieurs pays européens, mais dont les membres continuent de se réunir, et de collecter les fonds – le fameux «impôt révolutionnaire» – nécessaires à la lutte…

Tout cela explique que lorsque survient une crise grave – et l'arrestation d'Abdullah Öcalan est pour tous les Kurdes un coup terrible – le réseau kurde s'active. Pourquoi des milliers de Kurdes se livrent-ils à des actes de désespoir, pourquoi une jeune fille de 17 ans tente-t-elle de s'immoler par le feu? Pour les mêmes raisons qui ont poussé un certain Jan Palach à le faire, dans Prague occupée par les Soviétiques, il y a exactement trente ans. Son geste avait alors suscité admiration et émotion dans tout l'Occident. C'est la mesure de la tragédie kurde.