En tant que chef du Département fédéral des affaires étrangères de 2012 à 2017, le conseiller fédéral Didier Burkhalter a rencontré à plusieurs reprises l’actuel candidat démocrate à la présidence américaine, Joe Biden. Au cœur de l’hiver, en février 2014, il a eu droit, en tant que président de la Confédération, à un entretien de plus d’une heure à la Maison-Blanche avec celui qui était encore à l’époque le vice-président de Barack Obama. Six ans plus tard, Didier Burkhalter s’en souvient et, bien qu’il se consacre désormais à l’écriture et ne s’exprime plus sur la politique dans les médias, il a accepté de s’exprimer exceptionnellement dans Le Temps.

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Le Temps: Que gardez-vous de vos rencontres avec Joe Biden?

Didier Burkhalter: Joe Biden et moi-même nous sommes rencontrés à quelques occasions. La rencontre la plus formelle avait eu lieu à Washington au début de l’année 2014. J’étais allé aux Etats-Unis dans le cadre de la double présidence Confédération-OSCE. Le thème principal, en particulier lors de la séance au Conseil de sécurité à New York ainsi que dans les discussions avec des parlementaires américains, était la crise ukrainienne qui venait d’éclater. L’OSCE essayait de s’engager et il nous fallait l’accord de tous les membres (la fameuse règle de l’unanimité, si importante et, paradoxalement, si paralysante parfois). A peine un mois plus tard, au tout début du printemps, la présidence suisse de l’OSCE allait obtenir cet accord unanime pour l’envoi de la SMM (Special Monitoring Mission) en Ukraine. Des rencontres telles que celle ayant eu lieu aux Etats-Unis constituaient donc une nécessité en termes de préparation politique. Cela dit, pour ce qui était des contacts personnels avec le gouvernement des Etats-Unis, le lien était déjà en train de se construire étroitement avec John Kerry.

Que diriez-vous de la personne Joe Biden?

Je garde de la rencontre avec Joe Biden à Washington un souvenir fort sur le plan humain. Je me souviens qu’il avait tenu à me rencontrer entre quatre yeux avant la séance de travail. C’était dans son bureau, plus exactement devant celui-ci et près d’une petite table, littéralement recouverte d’images de sa famille. Monsieur Biden m’a donné l’impression d’un homme qui s’imprégnait profondément de la vie, de ses émotions les plus vives, de ses joies les plus éclatantes comme de ses tristesses les plus sombres. J’ai vite compris que, chez lui, l’histoire, ou plutôt les histoires passaient avant le protocole ou les ordres du jour ardus. Pour l’aborder, il fallait savoir le lire ou l’écouter, puis sortir des sentiers battus.

Sa candidature à la Maison-Blanche, en dépit de son âge, vous paraît-elle judicieuse?

Peut-être est-ce pour cela que j’ai eu le sentiment, très tôt dans l’actuelle campagne électorale américaine, qu’il était celui, malgré son âge, qui pouvait capter le cœur de nombreux Américains, presque indépendamment de leurs opinions politiques; celui qui pouvait leur raconter à nouveau leur histoire, celle – faite de grandes joies et de terribles tristesses – qui devait leur montrer la voie vers la construction d’une seule société et non le chemin de la division. Celle des Etats-Unis et non… désunis! Celle qu’un autre président avait si bien su définir dans la dizaine de phrases désormais gravées dans son mémorial à Washington. J’évoque d’ailleurs ce mémorial Lincoln dans mon roman Terre minée, paru l’année dernière.

Joe Biden a-t-il un rapport particulier à la Suisse?

Je ne saurais juger définitivement de l’intérêt réel de Joe Biden pour la Suisse. Bien sûr que le gouvernement américain s’intéressait – et s’intéresse encore – aux réussites helvétiques, comme celle de l’apprentissage dual. Mais je sais aussi que la politique américaine utilise fondamentalement un compas qui met en valeur les «alliés» et désigne les «dangers». Dans ce schéma très américain, la Suisse neutre reste un cas à part, ce qui n’est pas négatif. Les rapprochements peuvent se faire sur des thèmes bien précis, à l’image, à l’époque, des efforts relatifs à la prévention de l’extrémisme violent (sujet sur lequel la Suisse avait été invitée à la rencontre de la Maison-Blanche juste une année après la séance avec Joe Biden de 2014). Je tire une conclusion de mon expérience en tant que ministre des Affaires étrangères. Le cœur ne fait certes pas tout en politique, mais on ne fait de bonne politique qu’avec son cœur. Ce qui peut paraître anecdotique finit parfois par illuminer, comme une étoile dans un ciel éteint. J’ai l’espoir pour le monde que le cœur de Joe Biden va tenir.