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La difficile justice pour les familles de Maïdan

Le procès de deux «Berkout» accusés de la mort de 39 manifestants a débuté à Kiev. L’enquête a été bâclée

La difficile justice pour les familles de Maïdan

C’est la cohue ce matin dans le petit Tribunal de Svyatoshynskyi, à Kiev. Quinze mois après les tueries de la place Maïdan, le public assiste pour la première fois à l’audience de deux suspects, enfermés derrière les barreaux. Sergiy Zinchenko et Pavlo Abroskin sont accusés d’avoir organisé les tirs de snipers sur les derniers manifestants le 20 février 2014. Les deux «Berkout», du nom des anciennes unités spéciales de la police antiémeute, doivent répondre de la mort de 39 personnes.

Malgré une enquête bâclée et la valse des juges, les familles des victimes peuvent enfin espérer que la justice se mette en marche. «C’est un procès très médiatisé, tous les Ukrainiens vont suivre ces débats, explique Olga Karaulina, la porte-parole ad interim du pouvoir judiciaire. Nous inaugurons une nouvelle procédure pénale dans le respect des normes européennes.»

Cette première audience va durer moins de deux heures. Il s’agit d’élire les trois membres du jury populaire (plus deux suppléants) qui devront, au final, délibérer en compagnie de deux juges. Jusque-là, les juges étaient sélectionnés par un système automatisé. Le procès durera plusieurs mois.

Notoirement corrompue, la justice ukrainienne est l’un des centres de pouvoir les plus difficiles à réformer. C’est ainsi que le chef des Berkout, Dmitro Sadov­nik, arrêté l’an dernier, s’est envolé dans la nature malgré son bracelet électronique. Il se serait réfugié en Russie.

En avril dernier, le Conseil de l’Europe a livré un rapport accablant sur l’échec des enquêtes concernant les responsabilités des tirs sur les manifestants pro-européens entre novembre 2013 et février 2014. Le pouvoir judiciaire, les services de sécurité, ainsi que le Ministère de l’intérieur étaient accusés de faire obstruction.

«Rien n’a changé»

«Plusieurs policiers et juges ont fait de leur mieux pour détruire les preuves, reconnaît Rostyslav Pavlenko, responsable adjoint de l’administration présidentielle. Nous devons construire une justice indépendante. Le président a promulgué une nouvelle loi pour la sélection des juges.»

Si la justice va de l’avant, c’est surtout grâce à la pression de la société civile qui ne se relâche pas. Dans le Tribunal de Svyatoshynskyi, les représentants de plusieurs ONG sont venus en renfort des avocats des parties civiles, des bénévoles qui travaillent pro-bono pour la plupart. L’un d’eux, Stanislav Batryn, explique avoir documenté le cas de 1275 blessés durant les affrontements avec les forces de l’ancien président Viktor Ianoukovitch. Sa confiance dans le système judiciaire ukrainien reste toute relative. «Rien n’a changé. Il y a toujours beaucoup de problèmes avec l’enquête.» Il a pris contact avec d’anciens juges de la Cour pénale internationale.

A défaut de justice, les familles de la centaine de personnes tuées sur la place Maïdan et ses abords ont érigé des autels commémoratifs sur les lieux du crime. On les appelle les «Cent célestes héros».

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