Allemagne

La difficile sortie du nucléaire

Fermeture des centrales en 2022 et 80% de courant vert d’ici à 2050… D’abord très favorables au virage énergétique, les Allemands déchantent devant le coût de l’opération. A un an des prochaines élections, les difficultés s’amoncellent

Les Juschka se souviennent parfaitement de ce jour de l’été 2005. «Nous étions assis dans le jardin, juste là. D’abord, il y a eu comme une explosion, puis des grésillements et finalement une odeur de brûlé… Ma femme et moi sommes partis en courant. Seul le chien avait été plus rapide!» Roswita et Gerhard Juschka l’ont échappé belle ce jour-là: un câble de la ligne à haute tension qui passe au-dessus de leur jardin venait de lâcher, suspendu en l’air, à quelques mètres au-dessus de leur tête… A 76 ans, Gerhard Juschka est aussi âgé que les piliers qui passent au-dessus de son toit. «A l’époque, on ne se souciait pas de ça, dit-il. Mais aujourd’hui…» Pour la plupart des habitants de Marquardt – un quartier de jardins ouvriers au nord de Potsdam – la ligne à haute tension est un scandale. Comme presque tous leurs voisins, les Juschka militent au sein d’un mouvement de citoyens, pour son déplacement. «J’ai des problèmes cardiaques, et ça pourrait bien être lié à la ligne à haute tension», s’inquiète Roswita Juschka. Certaines études attestent en effet d’un risque accru pour la santé (leucémie, maladie d’Alzheimer…) en cas d’exposition prolongée, à moins de 50 mètres.

Les habitants de Marquardt pourraient obtenir prochainement gain de cause: le géant de l’électricité Eon-Edis, qui gère le réseau surplombant Marquardt, entend déplacer les câbles de quelques centaines de mètres, à l’est de la zone d’habitation. «Mais cela ne ferait que déplacer le problème du côté de chez les Roggenbuck et leur pension», s’inquiètent les habitants, qui réclament l’enfouissement des lignes, jugé trop coûteux par l’opérateur.

Comme à Marquardt partout en Allemagne, des villages se mobilisent contre les géants de l’électricité. Le mouvement a commencé en 2009, avec les premiers projets de réfection de lignes désuètes. C’était avant l’accident de Fukushima. La colère s’est amplifiée depuis qu’Angela Merkel a décidé la sortie du nucléaire et le développement des énergies renouvelables. Ce projet du siècle nécessite la construction de nouvelles autoroutes de l’électricité.

Nouveaux câbles à haute tension, implantation d’éoliennes, renchérissement du coût de l’électricité… Un an et demi après le vote historique au Bundestag, la sortie du nucléaire – décidée par le gouvernement au printemps 2011 après Fukushima – menace de virer au fiasco politique. La facture du tout renouvelable s’annonce particulièrement lourde pour les riverains comme pour le consommateur final.

L’objectif affiché par le gouvernement, après la fermeture de huit centrales nucléaires (sur un total de 17), est de passer à 80% de courant vert d’ici à 2050 au lieu de 23% aujourd’hui et d’avoir fermé toutes les centrales nucléaires d’ici à 2022. L’objectif n’est pas irréaliste. La production d’électricité à partir de panneaux solaires et d’éoliennes, fortement subventionnée, est rentable. Si bien que le gouvernement a dû relever ses prévisions à la mi-octobre: en 2020, ce ne sont pas 35 mais 40% de courant vert qui circulera dans les réseaux germaniques

Pourtant, la bonne nouvelle ne réjouit plus grand monde. Les sondages sont unanimes: le soutien apporté par les Allemands au virage énergétique décidé par la chancelière faiblit. Selon un sondage Emnid publié mi-octobre, 53% des Allemands soutiennent le développement des énergies renouvelables, contre trois quarts d’opinions positives au printemps 2011; 77% d’entre eux jugent le coût de ce virage «très élevé». Surtout depuis que les principaux opérateurs de réseaux ont annoncé la semaine dernière vouloir relever de près de 50% la taxe payée par les consommateurs (de 3,5 à 5,3 ct. le KWh) pour soutenir le développement des énergies renouvelables. Pour un ménage de trois personnes consommant 3500 kWh par an, la taxe passera en 2013 à 185 euros (223,65 francs), soit 60 euros (72,55 francs) de plus qu’à l’heure actuelle.

Cette taxe, qui sert à financer l’achat obligatoire par les opérateurs de l’électricité verte produite par les panneaux solaires qui ont fleuri un peu partout dans le pays sur les toits des particuliers, est particulièrement impopulaire. D’autant plus que nombre d’entreprises en sont exemptées pour maintenir leur compétitivité: 700 entreprises à l’heure actuelle; 2000 dossiers à l’étude pour l’an prochain. En clair, les particuliers ont le sentiment de payer l’essentiel de la facture de la sortie du nucléaire, alors que le prix de l’électricité est déjà très élevé en Allemagne: 26,4 euros (31,43 francs) les 100 kWh, juste derrière le Danemark (29,8 euros, 35,6 francs), mais loin devant la France (13 euros, 15,72 francs) ou la Grande-Bretagne (14 euros, 16,92 francs).

«Il est certain que le changement énergétique que nous voulons tous et que je veux réussir ne sera pas gratuit», admet le ministre de l’Environnement. Peter Altmaier, un proche de la chancelière, est sur la sellette. Outre le prix du courant vert, le ministre doit faire face à plusieurs imprévus. Des difficultés techniques tout d’abord: les opérateurs de réseaux ont dû intervenir à plusieurs reprises l’hiver dernier pour stabiliser le réseau et par deux fois, en décembre et en février, le pays, au bord du black-out, a fait appel à ses capacités de réserves.

Certains chantiers ont aussi pris un retard considérable: l’Allemagne doit notamment construire 3500 km de lignes à haute tension (en plus des 35 000 km existants) pour acheminer le courant du nord, où se trouvent les nouveaux champs d’éoliennes offshore en mer du Nord et en mer Baltique – pièce maîtresse du nouveau dispositif énergétique – vers le sud industriel et peuplé, qui concentre l’essentiel de la consommation. Le coût des travaux est estimé à 32 milliards d’euros. Ces travaux se heurtent à la résistance acharnée des riverains concernés. A ce jour, seuls 214 km sur les 1800 km programmés en 2009, avant Fukushima, ont été construits.

Autre question non résolue, l’Allemagne aura besoin de construire plusieurs centrales thermiques à gaz classiques, appelées à prendre le relais des énergies renouvelables les jours d’hiver dépourvus de soleil et de vent. Les producteurs d’électricité rechignent à engager les investissements nécessaires, jugés non rentables dans les conditions actuelles. A moins que les pouvoirs publics ne les indemnisent pour tenir à la disposition du réseau des capacités de production sous-utilisées.

«Les objectifs du gouvernement sont réalisables, mais il y a des choix importants à faire, afin de créer les conditions pour la construction d’un réseau d’acheminement et de stockage des énergies renouvelables», estime Claudia Kemfert, experte en énergie de l’institut DIW de Berlin. «Une réforme de la loi est nécessaire», confirme Peter Altmaier. Berlin propose de «fixer de nouveaux objectifs quantitatifs et un nouveau calendrier de développement» des parcs éoliens et solaires, qui ont connu jusqu’à présent un développement anarchique, coûteux pour la collectivité et fatal à nombre de producteurs allemands de panneaux solaires acculés à la faillite: Solon, Q-Cells ou Siemens n’ont pu faire face à la concurrence chinoise, dopée par les subventions accordées en Allemagne aux particuliers faisant installer des panneaux solaires sur leur toit. Les deux premiers ont mis la clé sous la porte. Siemens annonçait la semaine dernière la vente de ses activités dans le secteur.

Les opérateurs de réseaux ont annoncé vouloir relever de près de 50% la taxe payée par les consommateurs

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