États-Unis

La difficile traque des nationalistes et séparatistes blancs sur internet

Facebook lance de nouvelles offensives pour supprimer les contenus racistes, antisémites et incitant à la haine divulgués par les suprémacistes. Avec une efficacité toute relative

La chasse aux nationalistes et séparatistes blancs sur Facebook est-elle efficace? Régulièrement critiqué, le réseau social vient d’annoncer la fermeture des comptes de plusieurs figures de l’extrême droite canadienne et américaine, dont celui de Faith Goldy, qui a brigué la mairie de Toronto en octobre, et Alex Jones, dérangeant fondateur du site Infowars. En février, Facebook avait déjà éjecté Tommy Robinson, le fondateur de l’English Defense League, de son réseau ainsi que d’Instagram en raison de ses appels à la haine contre les musulmans. Aux Etats-Unis, le débat reprend de plus belle alors qu’internet sert toujours plus de porte-voix à la rhétorique raciste et antisémite des extrémistes. 

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Une tâche titanesque

Depuis fin mars, les «purges» visant les suprémacistes se sont intensifiées et comprennent désormais également les nationalistes et les séparatistes blancs. Sur son site, Facebook explique sa nouvelle offensive dans un message publié le 27 mars. Dans les faits, le réseau a décidé d’étendre sa définition du suprémacisme blanc aux nationalistes et séparatistes, qui jusqu’ici passaient entre les gouttes. La société le reconnaît dans son post: «Nous n’avons pas appliqué la même logique aux expressions du nationalisme blanc et du séparatisme blanc parce que nous pensions à des concepts plus larges – comme le patriotisme américain et le séparatisme basque, qui peuvent composer une partie importante de l’identité des gens.»

Désormais, la phrase «Je suis un nationaliste blanc» a théoriquement autant de chances d’être bannie que «je suis un suprémaciste blanc». Et les personnes recherchant de tels profils devraient être redirigées vers Life After Hate, une organisation qui vient en aide à ceux qui souhaitent sortir du milieu, affirme l’entreprise.

La tâche est titanesque. Les utilisateurs des réseaux savent très bien réapparaître ailleurs une fois bannis. Déjà, des critiques surgissent. Aux Etats-Unis, le réseau social est régulièrement accusé d’être trop tolérant face aux discours de haine diffusés par l’alt-right. Mais jeudi, il a décidé de lancer une nouvelle salve de censures contre des complotistes américains, en bloquant six personnes dont Louis Farrakhan, 85 ans, le leader de l’organisation Nation of Islam, et Alex Jones, 45 ans, fondateur du site Infowars, pour lequel le président Trump avait déjà affiché sa sympathie. Milo Yiannopoulos, un polémiste britannique ultra-conservateur qui a travaillé pour Breitbart News, fait également partie des personnes visées. 

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La nationaliste canadienne Faith Goldy avait d’ailleurs des admirateurs américains, dont David Duke, ex-leader du Ku Klux Klan, et le très conservateur Steve King, élu à la Chambre des représentants, venu à sa rescousse. Fin mars, David Duke a réagi à la décision de Facebook de serrer la vis. Sur Twitter. «Faceberg (Facebook) vient d’annoncer qu’il interdira tous les messages et photos de nationalistes blancs. Le nationalisme ethnique est maintenant interdit, Faceberg interdira-t-il tous les sites soutenant l’ethno-Etat d’Israël, et les organisations juives nationalistes et internationalistes?» écrit-il.

Admiration pour Adolf Hitler

Jusqu’où peut vraiment aller Facebook? La question se pose avec d’autant plus d’acuité que les Etats-Unis sont confrontés à une hausse des actes de violence imputés aux suprémacistes. Rien qu’en 2018 ces actes ont fait une quarantaine de victimes, selon le Southern Poverty Law Center. Le FBI est sur les dents. L’auteur de la récente fusillade dans une synagogue de San Diego qui a fait un mort était inconnu des services de police. Mais il avait fait de la propagande sur internet, en se félicitant des attaques meurtrières perpétrées dans des mosquées, dont celle de Christchurch (Nouvelle-Zélande) en mars, où 49 personnes ont perdu la vie.

La lettre dans laquelle il affiche aussi son admiration pour Adolf Hitler a circulé dans le milieu. «C’est plus qu’une tirade haineuse, c’est un produit de l’idéologie du nationalisme blanc, qui utilise un jargon, des arguments et des mèmes internet spécifiques», relève sur Twitter Rita Katz, directrice de SITE, un organisme qui surveille les mouvances extrémistes. «Une preuve de plus de la dangerosité de la rhétorique de l’extrême droite pour inspirer des attaques.»

Un rapport du think tank Counter Extremism Project (CEP) démontre les limites de Facebook. Sur une période de deux mois, à l’automne 2018, il avait recensé 40 pages appartenant à des groupes liés aux milieux suprémacistes et néonazis et a pu constater l’augmentation de leur popularité. Sans que la CEP ne fasse rien, cinq pages ont été supprimées par Facebook pendant cette période d’observation. L’organisation a signalé les 35 autres incitant clairement à la haine, alors que Facebook a toujours assuré bannir les appels à la violence et contenus racistes. Facebook a réagi et a répondu en avoir supprimé six (17%). La CEP a vérifié: dans les faits, seules trois pages sur les 35 signalées avaient disparu. Dans d’autres cas, Facebook a supprimé du contenu tout en laissant les pages incriminées actives.

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La conclusion du Counter Extremism Project est sans appel: Facebook n’en fait pas assez et ne réagit souvent que sous pression, face aux critiques. «Lorsque les groupes néonazis qui violent clairement les règles de la plate-forme sont autorisés à maintenir des pages, cela soulève de sérieuses questions quant à l’engagement de Facebook à l’égard de ses propres principes», relèvent les auteurs du rapport. Et d’ajouter: «Il ne suffit pas que Facebook publie des communiqués trompeurs remplis d’excuses, de promesses vides d’amélioration de ses règles et fasse une liste quantitative de tous les contenus retirés. Facebook doit être tenu responsable de ne pas avoir adopté une approche beaucoup plus proactive pour ce qui est de la suppression de comptes qui enfreignent ses normes.» 

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Depuis, Facebook a donc lancé sa nouvelle offensive anti-nationalistes. La fusillade de Christchurch a probablement été l’élément déclencheur. Elle lui a valu de vives critiques: le tueur avait fait un «Facebook live» pendant dix-sept minutes avant de perpétrer son massacre. Il faudra probablement attendre quelques mois avant de pouvoir dire si cette offensive porte ses fruits ou se transforme en pétard mouillé.

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