«Nous avions tous le document sur les mesures de lutte contre le terrorisme. Nous savions tous que chacun des points soulevait des problèmes pour au moins un Etat membre et personne n'a jugé bon de s'y arrêter.» Une ministre européenne ne cachait pas son énervement au sortir d'une réunion du Conseil en mars dernier, prédisant que tout risquait désormais de se passer en aparté. De plus en plus souvent, des diplomates ou des ministres venus à Bruxelles pour assister aux réunions du Conseil, – celles où, à travers les Etats membres, le véritable pouvoir de l'Union s'exprime – finissent par lâcher un mot agacé.

Depuis le 16 avril 2003, date de la signature des Traités d'adhésion, les dix nouveaux membres siègent comme observateurs à la table des Quinze. Et dans les couloirs et les salles du Juste Lipse, le bâtiment brunâtre qui accueille pour leurs débats experts, ambassadeurs, ministres et chefs d'Etat, l'Europe a eu un avant-goût des difficultés de mener des discussions à 25. Nicolas Sarkozy, venu pour un sommet extraordinaire avec ses collègues de l'Intérieur et de la Justice dans la foulée des attentats de Madrid, a même fait état de sa stupéfaction face à tant de monde: à eux seuls, les ministres représentaient déjà cinquante personnes!

Malgré ces répétitions générales, nul ne sait vraiment comment les travaux vont se dérouler après le 1er mai, lorsque Malte, Chypre, la Slovénie, la Hongrie, la Slovaquie, la République tchèque, la Pologne et les trois pays baltes se retrouveront à égalité avec les Quinze. D'autant plus qu'il est d'usage, dans les consultations entre Etats, que le ministre ou le représentant de chacun des pays membres prenne la parole. «Lorsque les Etats étaient encore six, des habitudes se sont créées, note une source du Conseil. Notamment, chacun s'exprimait tour à tour sur tous les sujets. Et cette habitude tente de perdurer dans l'Europe élargie.» Dans les délibérations publiques, là où chaque ministre espère que sa presse nationale prenne bonne note de son intervention, le traitement d'un simple point à l'ordre du jour peut prendre deux heures, alors que les temps de parole sont limités à cinq minutes. «Si on procède comme ça à l'avenir, les Conseils vont durer trois jours ou trois mois!» plaisante cette source européenne.

Table d'une dimension impressionnante

Le Conseil de l'Union européenne a donc dû prendre des mesures: limitation du temps de parole au strict minimum; éviter autant que possible de répéter des arguments entendus; délégations restreintes. Il a fallu aussi réaliser des travaux. C'est ainsi qu'est apparue une table d'une longueur impressionnante dans un ancien couloir devenu salle de discussion, et tapissé de cabines de traduction. La table est si vaste que ceux qui sont assis à un bout ne voient pas ceux de l'autre. Sont donc apparus des écrans qui, devant chaque participant, retransmettent l'image de l'intervenant. «Personne n'aime cette salle», confie un employé du Conseil. Les chefs d'Etat et de gouvernement non plus. Souverains, ils ont le droit de décider où se dérouleront leurs travaux et choisissent de préférence, paraît-il, de petites salles: pour tenter, peut-être, de retrouver un peu de ce qu'était l'intimité de départ, celle du club des Six.

Un ambassadeur venu de l'Est ironise: «On discute beaucoup du nombre de commissaires, mais si une Commission à vingt, comme c'est le cas actuellement, passe à vingt-cinq comme elle le fera en novembre, ce n'est pas une révolution. En revanche, le vrai changement a lieu au Conseil!» En effet, pour les ambassadeurs auprès de l'Union, qui travaillent en amont des rencontres ministérielles, c'est le grand chamboulement. Tous vivent à Bruxelles, se connaissent souvent personnellement et ont pris l'habitude de chercher ensemble des solutions aux problèmes européens. Ceci semble révolu. «S'il est difficile de prédire comment les choses vont évoluer, conclut une source du Conseil, il semble bien que les relations entre Etats européens vont devenir de plus en formelles.»