«C'est ici qu'ils ont tué mon ami», dit Pedro Da Silva Luz en montrant un cercle de pierres couvertes de cire de bougie où sont déposées des fleurs. A Dili, capitale du Timor-Oriental, face au Ministère de la justice, à 100 mètres de la mer de Timor qui miroite sous un soleil implacable, une dizaine de ces mémoriaux rudimentaires marque l'emplacement où dix policiers désarmés ont été abattus par des militaires de l'armée régulière de la jeune nation timoraise.

«Les policiers ont marché du siège de la police jusqu'à ce carrefour, encadrés par les agents des Nations unies qui portaient le drapeau de l'ONU. Arrivés au carrefour, ils ont été abattus comme des lapins», dit-il en ramassant une douille sur le trottoir. Cette fusillade, le 15 mai dernier, a été le paroxysme de la crise qui a vu s'opposer clans militaires et factions de la police. Un conflit aux arcanes déroutantes qui a pour toile de fond un bras de fer entre le premier ministre, Mari Alkatiri, et le président, Xanana Gusmao, pour le contrôle du pouvoir. Et qui a replongé ce pays, plus jeune nation de la planète, dans un chaos de violences qui rappelle l'enfantement douloureux de l'indépendance en 1999.

Malgré le débarquement de 2200 militaires australiens, depuis le 26 mai, Dili reste une ville imprévisible où des bouffées de violence peuvent survenir à tout moment. Dans le quartier de Bidau, une maison en planches et tôle ondulée est avalée par les flammes. Nul ne sait qui l'a incendiée, mais cela n'empêche pas certains de promettre de prendre leur revanche. Deux véhicules blindés légers australiens arrivent sur les lieux, puis repartent en trombe après avoir constaté leur impuissance. Les affrontements entre clans policiers et militaires depuis le mois de mars ont entraîné des heurts similaires entre des habitants originaires de l'est du pays résidant dans la capitale - et ceux de l'ouest où se trouve Dili. S'y sont mêlés des gangs de jeunes désœuvrés, misérables, prêts à attaquer à coups de machettes les ennemis du jour ou à piller les maisons abandonnées.

A un poste de contrôle à la sortie de Dili, le lieutenant Beckett, de l'armée australienne, montre un entrelacs d'armes primitives étalées sur le capot de sa jeep: énormes lance-pierres, machettes rouillées, arcs, couteaux, lances... «Le résultat de cinq jours de fouille à l'entrée de la ville», dit-il, avant de conseiller de prendre garde car «des hooligans armés continuent de marauder dans la ville».

Mais la plupart du temps, les rues de Dili sont livrées aux chèvres et aux chiens errants: les violences ont provoqué la fuite d'environ 80% des habitants, dans d'autres parties du pays ou dans des camps, et la fermeture de la quasi-totalité des commerces. L'école Don Bosco, dans le centre-ville, abrite 10000 réfugiés qui bivouaquent dans le vaste parc du collège ou installent leur moustiquaire dans la salle de sport. «J'ai quitté ma maison il y a deux semaines, près de l'académie de police. Là-bas, tout le monde est armé. J'ai peur d'y retourner et je ne sais même pas si ma maison est intacte», dit Constantino Moraïs, un catéchiste de 57 ans qui mange une soupe claire avec ses enfants sur le cours de basketball. Son opinion sur les raisons du conflit? «Je n'en sais rien. Les leaders politiques, eux, sont au courant, et c'est à eux de résoudre le problème pour que la paix revienne.»

De nombreuses églises et écoles, ainsi que l'enceinte du bureau des Nations unies et la maison de certains dirigeants, comme celle du ministre des Affaires étrangères, le Nobel de la paix José Ramos-Horta, abritent des milliers de réfugiés. Depuis l'arrivée des troupes australiennes, renforcées vendredi par une redoutable unité de police militaire portugaise, l'approvisionnement en nourriture s'est améliorée. Tous les jours ont lieu des distributions de sacs de riz au Ministère des transports où 2000 à 3000 personnes font la queue pendant la plus grande partie de la journée sous un soleil de plomb. Armés de matraques, une douzaine de soldats australiens maintiennent l'ordre à grand-peine. En début de semaine, la foule survoltée s'est mise à piller l'entrepôt et la distribution a dû être stoppée. La police s'est désintégrée après la fusillade au Ministère de la justice, ce qui n'aide pas au maintien de l'ordre. «Nous avons beaucoup de terrain à couvrir, reconnaît le lieutenant australien Beckett. Nous aimerions employer les militaires timorais pour patrouiller en ville, mais dans le contexte actuel de luttes entre factions, ce serait contre-productif.»

Il serait toutefois faux de croire que le Timor-Oriental est tout entier en proie à l'instabilité. Dès que l'on quitte la capitale, on retrouve la vie colorée et la nature tristement belle de cette ancienne colonie portugaise, soumise de 1975 à 1999 à une brutale occupation indonésienne. A Manatuto, à 35 kilomètres à l'est de Dili, des cavaliers portant des mantilles et des éventails sur la tête font saluer l'église par leurs poneys décorés de guirlande «en l'honneur de l'anniversaire de saint Antoine». Un tournoi de football face à la mer célèbre l'événement. «Ici, il n'y a eu aucune violence. Il n'y a pas de division entre ceux de l'est et ceux de l'ouest. Tout le Timor-Oriental se trouve ici», dit Mario, le prêtre de l'église. Mais ici, comme à Baucau, 50 kilomètres plus à l'est, 75% des habitants sont au chômage. Les attentes ont été déçues. «Les gens espéraient avoir un meilleur futur après l'indépendance. En fait, c'est comme si on était revenu en arrière», dit Dominggus Monemnasi, un habitant de Dili réfugié à Baucau.