Brésil

Comment Dilma Rousseff en est-elle arrivée là

La présidente a été suspendue temporairement de ses fonctions par le Sénat qui va la soumettre à un procès en destitution pour maquillages des comptes publics. Le très libéral vice-président Michel Temer assure désormais l’intérim

«Comment a-t-elle fait pour qu’on en arrive là?», aurait lâché, un jour d’avril, un Lula furieux contre sa successeure Dilma Rousseff (Parti des travailleurs, PT), qu’il tentait encore de sauver de la destitution. Jeudi, le Sénat a ouvert le procès, pour de supposées manœuvres budgétaires, de la probable future ex-cheffe de l’Etat. «Un putsch par acclamation populaire, pour Malco Camargos, professeur à la Pontificale université catholique du Minas Gerais. La majorité des Brésiliens voulaient son départ.» Après deux mandats réussis, Lula avait choisi Dilma Roussef en 2010 pour lui succéder. Sa plus grande erreur politique, disent aujourd’hui les analystes.

Tout avait pourtant bien commencé pour la première femme élue à la tête du Brésil. Même la droite se laisse séduire, un temps, par la presidenta, qui fait tomber les têtes au rythme des accusations de corruption. Fin 2011, six ministres étaient limogés. En 2014, année de sa réélection, sa popularité bat des records. Mais ses «alliés» au Congrès, des partis opportunistes qui ont fini par la lâcher, se plaignent de son manque d’écoute.

Ex-guerillera engagée contre la dictature (1964-1985), Dilma Rousseff n’est pas une politique. «Elle doit son élection au seul prestige de Lula et à la force du PT, rappelle Aldo Fornazieri, professeur à l’Ecole de sociologie et de politique de São Paulo. Ça ne pouvait pas marcher. La technocrate s’est fait engloutir par les loups de la politique, et le machisme du milieu n’a rien arrangé.» A cela, s’ajoute la débâcle économique, qui va saper sa popularité.

Le volontarisme de la présidente décrite comme «doctrinaire» et «obstinée» est en cause dans la récession, la plus grave depuis les années 1930. Demandée par le patronat, la baisse à marche forcée des tarifs de l’électricité et des taux d’intérêts a perturbé les équilibres, la forçant au rétropédalage. Tandis que de considérables exonérations fiscales aux entreprises – l’équivalent de 75 milliards de francs pour la seule année 2016, soit dix fois plus que la Bolsa Família, l’aide mensuelle distribuée à 13 millions de foyers pauvres – ont creusé les déficits sans parvenir à relancer l’investissement.

Résultat, le chômage explose et les acquis de l’ère Lula, qui avait amélioré les conditions de vie de 40 millions de Brésiliens – dans une conjoncture économique mondiale certes plus favorable – sont menacés. Le PT, pour sa part, impute sa disgrâce à une classe moyenne qui aurait perdu ses privilèges avec le recul de la pauvreté. «De nos jours tout le monde peut s’acheter une voiture», entend-on pester çà et là par référence aux anciens pauvres entrés sur le marché de consommateurs. «Nous sommes exsangues, car c’est nous qui finançons les politiques sociales», accuse un jeune médecin croisé sur une manifestation de droite. «La Bolsa Família permet au PT de se perpétuer au pouvoir», renchérit un avocat.

Mais les couches populaires ont à leur tour désavoué Dilma Rousseff. «Pour tenter de séduire la droite, elle a adopté un agenda libéral, explique Malco Camargos. Or, le parlement l’a sciemment boycottée», afin de l’empêcher de gouverner. «Le PT lui-même a paralysé les mesures d’austérité, contribuant à aggraver la crise économique, sans laquelle il n’y aurait peut-être pas eu d’impeachment», reprend Aldo Fornazieri. Avec le très libéral vice-président Michel Temer, qui assure désormais l’intérim, «le patronat espère faire payer l’addition de l’ajustement budgétaire aux salariés». Pour ce spécialiste, la politique de conciliation avec les élites a échoué: «Le PT a fait gagner beaucoup plus d’argent aux riches qu’aux pauvres, mais cela n’a pas empêché la droite de le chasser du pouvoir.»

Aldo Fornazieri pointe aussi le rôle clé joué dans le «putsch» par le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB, centre droit), la principale force d’opposition, battue sur le fil à la présidentielle. Le PSDB n’a pas digéré sa quatrième défaite consécutive face au PT. «S’il n’avait pas contesté le résultat des urnes, nulle autre force politique ne l’aurait fait.»

Le coup de grâce fut la tentative de la protégée de Lula d’offrir à son mentor un poste de ministre pour le mettre à l’abri des poursuites. Lula est soupçonné d’avoir occulté son patrimoine dans le cadre de l’énorme scandale Petrobras. Si le PT est au cœur de l’affaire, l’essentiel de la classe politique est éclaboussé, et notamment de futurs ministres de Michel Temer. Dilma Rousseff n’est pas personnellement impliquée, mais sa campagne (et celle de Temer, élu sur son ticket) aurait reçu des fonds d’origine suspecte. Quelle est cette démocratie où l’une des parties déséquilibre le jeu en sa faveur en pillant les entreprises publiques?, interpelle en substance le transfuge du PT Fernando Gabeira. Le paradoxe, c’est que jamais la police et la justice n’ont joui d’une telle autonomie que sous Dilma Rousseff.

«Cela dérange les partis, corrompus pour la plupart, commente encore Aldo Fornazieri. C’est aussi pour tenter de contrôler ces organes et éviter que l’enquête ne se rapproche d’eux qu’ils ont opté pour l’impeachment».

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