Malgré tout fidèles à douze ans de conquêtes sociales historiques de la gauche, les Brésiliens ont réélu la candidate du Parti des travailleurs (PT) avec 51,64% des voix contre 48,36% pour son adversaire de centre droit Aécio Neves, du Parti social-démocrate brésilien (PSDB). Il s’agit de la victoire la plus étriquée depuis la première élection présidentielle au suffrage direct organisée en 1989 après la dictature militaire (1969-1985), remportée par Fernado Collor sur Luiz Inacio Lula da Silva.

Elle intervient au terme d’une campagne à couteaux tirés, émaillée d’attaques personnelles amplifiées par les réseaux sociaux, qui a radicalisé le clivage gauche-droite dans le géant émergent d’Amérique latine. Dilma Rousseff, 66 ans, a perdu beaucoup de terrain par rapport à sa première élection en 2010, dans l’euphorie finissante du miracle socio-économique de la présidence de son mentor Lula (2002-2010).

Elle avait alors gagné haut la main avec 56,05% des voix contre le candidat du PSDB de l’époque José Serra (43,95%). Le PT, au pouvoir depuis douze ans, avait lui-même perdu 18 sièges le 5 octobre lors des législatives.

Autant de signes d’un mécontentement grandissant liés au ralentissement économique et aux scandales de corruption impliquant le parti présidentiel qui ulcèrent de plus en plus la population du géant émergent d’Amérique latine. L’ex-guérillera en a immédiatement tiré les leçons, en promettant humblement d’être «une bien meilleure présidente que jusqu’à présent».

Réconcilier un pays divisé

Devant la foule en liesse de ses militants à Brasilia, elle a célébré sans emphase la victoire en s’engageant à placer son second mandat sous le signe du «dialogue». Dilma Rousseff, qui prêtera serment le 1er janvier prochain, a donné de nombreux gages aux mécontents. Elle a promis de sévir durement contre la corruption et de promouvoir une réforme d’un système politique de compromissions décrié et à bout de souffle, en dialoguant avec le parlement et en consultant les Brésiliens par référendum.

Elle s’est également adressée aux milieux économiques et aux marchés financiers qui l’ont prise en grippe à cause de son interventionnisme, à leurs yeux responsable de l’entrée en récession du Brésil et de la surchauffe de l’inflation.

Dilma Rousseff a réitéré son engagement de «combattre avec rigueur l’inflation» et promis de nouvelles «impulsions aux secteurs économiques» dont une industrie en crise, «afin que nous reprenions notre rythme de croissance en garantissant notre niveau élevé d’emploi et la valorisation des salaires».

Symboliquement, Dilma Rousseff et l’ex-président Lula, qui l’accompagnait à la tribune, avaient troqué leurs habits rouges de campagne pour des tenues blanches. Dilma Rousseff, très critiquée pour ses attaques personnelles durant la campagne contre l’écologiste Marina Silva puis contre Aécio Neves, a appelé à une sorte de paix des braves post-électorale.

«Je ne crois pas dans le fond de mon cœur que ces élections aient divisé le pays en deux. Je comprends qu’elles ont mobilisé des idées et émotions parfois contradictoires. Mais j’espère sincèrement que cette énergie mobilisatrice aura préparé le terrain pour bâtir des ponts et avancer ensemble», a-t-elle dit.

Aécio Neves avait auparavant félicité Dilma Rousseff pour sa victoire en lui souhaitant «pleine réussite». Mais «j’ai souligné que la principale priorité était d’unir le Brésil autour d’un projet honnête au service de tous les Brésiliens», avait-il souligné.

Selon l’analyste Daniel Barcelos Vargas, de la prestigieuse Fondation Getulio Vargas, «la courte victoire de Dilma lui pose de grands défis. Elle va devoir unir un Brésil aujourd’hui divisé en deux avec une grande animosité. Sa grande tâche sera de gouverner pour les 48% qui ont voté contre elle, entendre et dialoguer.»

«Les Brésiliens ne tolèrent plus la corruption et veulent plus de services publics et une économie en croissance. Pour cela, elle devra dialoguer avec un Congrès très fragmenté et plus conservateur qu’avant et cela va accentuer les disputes entre l’exécutif et le législatif», prédit cet analyste.

Pour son collègue de São Paulo Marco Antonio Texeira, «le premier défi de Dilma Rousseff sera de se rapprocher des marchés financiers et des milieux économiques en prenant des mesures négociées avec eux. Autrement, elle n’aura jamais la paix et le pays le paiera très cher.»

«Elle devra aussi faire preuve d’une capacité d’articulation politique qu’elle n’a pas démontrée jusqu’à présent pour ouvrir un dialogue permettant les réformes fiscales et politiques qui sont tout aussi urgentes. Elle doit se réinventer.»