Un brouillard épais recouvre la vallée encaissée de la Thaya, en ce dimanche matin d'élections. Protégée par son vieux «Burg» médiéval, Hardegg – qui se vante d'être la plus petite ville du pays, avec ses 86 habitants et 73 électeurs inscrits – sort lentement de sa torpeur. Il faut dire que la saison touristique est finie dans cette région classée parc national, et que, depuis le 2 novembre, l'unique pont qui franchit la rivière marquant la frontière avec la République tchèque voisine est fermé aux voitures. Il ne rouvrira qu'en avril prochain. «C'est très bien ainsi, ça décourage les passeurs de clandestins kurdes ou afghans qui n'aiment pas marcher», commente Barbara Hauser, la fille du patron du Hammerschmiede Gasthof, le seul hôtel-restaurant qui reste ouvert toute l'année.

Durant plus de quarante ans, Hardegg et ce coin perdu de la Basse-Autriche (à 100 kilomètres au nord de Vienne) ont vécu adossés au rideau de fer, dont les barbelés couraient là-haut, à quatre kilomètres de la rivière. Mais, depuis ces folles semaines de l'automne 1989, au cours desquelles des milliers de Tchécoslovaques et autres Allemands de l'Est franchissaient joyeusement le pont sur la Thaya pour venir «humer l'air de la liberté», la perspective de l'«Osterweiterung» (l'élargissement à l'est de l'Union européenne, agendé pour 2004) a quelque peu douché les enthousiasmes et la générosité des habitants de Hardegg.

«Je pense que Jörg Haider et son Parti de la liberté (FPÖ) ont raison quand ils veulent poser des conditions drastiques à l'élargissement, voire un veto autrichien, lors du sommet de Copenhague des 12 et 13 décembre prochains», affirme ce monsieur en train d'installer des guirlandes de Noël sur sa maison fraîchement repeinte d'un jaune éclatant. «Bruxelles agit à rebours du bon sens, en ouvrant d'abord les portes de l'Union avant que des questions essentielles ne soient réglées», ajoute-t-il. «Prenez l'exemple des centrales nucléaires tchèques de Temelin et de Dukovany (respectivement à 160 et 30 kilomètres de Hardegg). Eh bien, rien n'est réglé!» lance de son côté Jürgen Butz, jeune fonctionnaire au Ministère de la défense à Vienne. «Si vous voyiez l'état dans lequel elles se trouvent, vous comprendriez que l'on exige des Tchèques qu'ils nous garantissent des conditions de sécurité draconiennes avant de les admettre dans le club européen.»

Mais il n'y a pas que l'atome qui fasse peur aux Autrichiens, eux qui y ont renoncé en 1978 déjà, par référendum. «Le plus gros problème de l'Osterweiterung, poursuit ce retraité amateur de chasse au sanglier, c'est le dumping social. Nous n'avons rien contre nos voisins tchèques, qui sont d'ailleurs d'excellents travailleurs, et déjà nombreux dans nos entreprises. Non, le problème, c'est qu'une fois dans l'Europe, et avec des salaires et des charges sociales nettement plus bas qu'ici, la République tchèque sera une redoutable concurrente. Sur le marché du travail européen et pour nos entreprises.» «Cela a déjà commencé, renchérit Barbara Hauser. Nous avons déjà plusieurs exemples de délocalisation, comme celui de l'usine de pneumatiques Semperit de Traiskirchen, au sud de Vienne, dont une partie de la production a été déplacée en République tchèque. Cela n'augure rien de bon pour l'emploi en Autriche, après 2004.»

Places de travail menacées, trafic routier (déjà) en augmentation vertigineuse entre leur pays et leurs voisins de l'est, immigration plus ou moins contrôlée, contrebande en tout genre: majoritairement antieuropéens et conservateurs, les électeurs de Hardegg auront sans doute voté à droite, ce dimanche. «Comme d'habitude», affirme Manfred Mahr, le responsable du bureau de vote, en montrant les résultats des élections de 1999 (25 voix pour les conservateurs de l'ÖVP du chancelier Schüssel, 12 pour le FPÖ de Haider, 20 pour les socialistes, 4 pour les Verts, et 1 pour une petite liste libérale). Mais cette fois, le vote droite – extrême droite pourrait bien enfler: pour protester contre la politique d'élargissement qui se trame dans la capitale, cette «Vienne la rouge», dont on espère qu'elle ne va pas mettre en selle un gouvernement rouge-vert, sur le modèle allemand. «Ce serait la catastrophe», assure le retraité-chasseur.

«Et puis, conclut Barbara Hauser, si après 2004, les Tchèques ont la responsabilité de la frontière est de l'UE, qu'allons-nous faire, nous les Autrichiens, des centaines de gardes-frontière que nous avons formés à grands frais ces dernières années?»