Arabie Saoudite 

Ce dimanche, les Saoudiennes ont pris le volant

L’Arabie saoudite, le seul pays du monde qui interdit aux femmes de conduire, a levé cette interdiction ce week-end. Mais une campagne récente de répression contre des militantes des droits des femmes a montré les limites de cette ouverture nouvelle

L’Arabie saoudite, où le décret royal autorisant les femmes à conduire doit entrer en vigueur le 24 juin, a lancé d’importantes réformes sociétales et économiques, mais une campagne récente de répression contre des militantes des droits des femmes a montré les limites de cette ouverture.

En octobre 2017, le jeune prince héritier Mohammed ben Salmane affirme que son pays va renouer avec un islam «modéré et tolérant». «Nous n’allons pas passer 30 ans de plus de notre vie à nous accommoder d’idées extrémistes et nous allons les détruire maintenant».

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L’Etat moderne saoudien est né de l’alliance de la dynastie Saoud avec le prédicateur Mohammed Ibn Abdel Wahhab, fondateur du wahhabisme, version rigoriste de l’islam qui régit jusqu’à aujourd’hui le royaume.

Dans les années 1960-1970, l’Arabie saoudite avait connu une période d’importantes réformes, malgré la résistance de milieux religieux conservateurs, avec l’ouverture de l’enseignement aux jeunes filles ou l’introduction de la télévision.

Mais en novembre 1979, un événement secoue la monarchie saoudienne: un groupe de plus de 400 extrémistes islamistes occupent la Grande mosquée de La Mecque, révoltés par l’«immoralité» de la société qui, selon eux, s’occidentalise.

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«Vision 2030»

L’Arabie saoudite voit alors la montée en puissance de courants religieux extrémistes. Les réformes sociétales engagées au cours des derniers mois découlent d’un vaste plan lancé en avril 2016 et destiné à diversifier l’économie, trop dépendante du pétrole.

Initié par Mohammed ben Salmane, ce plan, appelé «Vision 2030», prévoit notamment la vente en Bourse d’une partie du géant pétrolier Aramco, ainsi qu’une série de méga-projets: cité de divertissements à Ryad, gigantesque zone de développement présentée comme l’équivalent de la Silicon Valley.

Ryad annonce le lancement d’un projet touristique consistant à transformer une cinquantaine d’îles de la mer Rouge en stations balnéaires de luxe. Le prince héritier dévoile en octobre 2017 un méga-projet de zone de développement futuriste dans le nord-ouest du royaume nécessitant des investissements de 500 milliards de dollars.

Des autorisations en cascade

L’Arabie saoudite prévoit d’investir 64 milliards de dollars dans le divertissement avec notamment des projets de construction de cinémas et d’un opéra. Après des premiers concerts en décembre, les amateurs de musique goûtent au jazz en février 2018 à l’occasion d’un festival, et un opéra attire des foules à l’Université de Ryad.

En avril, le pays accueillait sa toute première «Semaine de la Mode», dans une version réservée à un public féminin. Et pour la première fois depuis 35 ans, des Saoudiens assistent à une séance de cinéma ouverte au grand public à Ryad.

En septembre 2017, l’Arabie saoudite, dernier pays au monde interdisant aux femmes de conduire, annonce qu’elles pourront prendre le volant à compter de juin 2018. En janvier, celles-ci peuvent pour la première fois assister à un match de football dans un stade.

Les Saoudiennes sont autorisées à créer leurs propres entreprises sans solliciter le consentement d’un tuteur masculin, afin de stimuler le secteur privé.

En février 2018, un des membres de la plus haute instance religieuse du pays estime que les Saoudiennes ne devraient pas être contraintes de porter en public l’abaya, une robe ample destinée à masquer leurs formes. Il s’agit des premiers propos de ce type de la part d’un dignitaire d’un tel rang. En mai, l’Arabie saoudite adopte une nouvelle loi qui pénalise le harcèlement sexuel.

Des militantes jugées «menaçantes»

Mais les femmes sont encore confrontées à de nombreuses restrictions. Elles doivent ainsi obtenir la permission d’un homme de leur famille pour leurs études ou leurs voyages.

En mai, une dizaine de militants, principalement identifiés comme des femmes défendant le droit de conduire et demandant la fin du système de tutelle masculine imposé aux Saoudiennes, sont arrêtés.

Les autorités les accusent d’entretenir des «contacts suspects avec des parties étrangères» et de saper «la sécurité et la stabilité» du royaume.


Les Saoudiennes au volant en quatre points

En septembre 2017, le roi Salmane publie un décret annonçant la fin de l’interdiction de conduire pour les femmes, en vigueur depuis des décennies, à partir de juin 2018. Une poignée d’auto-écoles pour femmes ont ensuite été autorisées à ouvrir dans des villes comme la capitale Ryad et Jeddah (ouest).

Début juin, le royaume a commencé à délivrer ses premiers permis de conduire aux femmes. Quelque six millions de femmes, soit 65% de la population féminine en âge de conduire, pourraient demander un permis de conduire une fois l’interdiction levée, selon la société de conseil londonienne Facts Global Energy.

Mais un nombre aussi élevé ne sera pas atteint immédiatement, selon des analystes. Selon le cabinet de conseil PricewaterhouseCoopers, quelque trois millions de femmes pourraient obtenir un permis et commencer à conduire activement d’ici 2020.

En plus des voitures, les femmes pourront conduire des motos, des fourgonnettes et des camions. Les détentrices d’un permis de conduire international pourront conduire dans le royaume pendant un an, après quoi elles devront demander un permis saoudien, selon le département du trafic routier du royaume.

Les permis de conduire des véhicules privés seront délivrés à partir de l’âge de 18 ans et les transports en commun à 20 ans, comme pour les hommes.

Beaucoup de conductrices craignent d’être une proie facile pour les conservateurs dans un pays où les «gardiens» masculins - pères, maris ou autres parents proches - peuvent exercer une autorité arbitraire pour prendre des décisions en leur nom.

Pour limiter le risque que des femmes soient importunées sur la route, le gouvernement a pénalisé le harcèlement sexuel avec une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à cinq ans et une amende maximale de 300 000 riyals (78 200 euros).

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