Le Temps: Quelles ont été les raisons immédiates et plus lointaines qui ont poussé l’UE à décider de développer des partenariats différenciés avec plusieurs pays à l’origine des flux migratoires vers l’Europe?

Dimitris Avramopoulos: La gestion maîtrisée des flux migratoires est un défi global qui nécessite que tous les pays de départ, de transit et de destination le long des routes migratoires travaillent ensemble. Dans ce cadre, la coopération entre la Suisse et l’Union européenne est importante et je voudrais remercier la Suisse pour son soutien à notre approche globale. En même temps, les migrants qui arrivent en Europe sont originaires de pays qui sont différents d’un point de vue économique et politique. Cela nécessite également une approche sur mesure. Développer des partenariats différenciés doit nous permettre de mieux répondre aux attentes et aux besoins de chacun de ces pays et de l’Union européenne, et d’identifier des solutions communes pour gérer ensemble les flux migratoires.

Concrètement, quels sont les objectifs visés par de tels partenariats dans les pays concernés (Mali, Sénégal, Niger, Nigeria, Ethiopie) et quels sont les défis spécifiques à chaque pays?

– Notre objectif est de renforcer notre coopération, de partager des meilleures pratiques et de développer la capacité de ces pays à gérer les mouvements migratoires. Notre but conjoint est d’un côté de trouver des solutions durables pour réduire les départs de migrants irréguliers, et de mettre un terme au commerce florissant des passeurs et aux violations des droits fondamentaux des migrants. A la place, nous voulons apporter des solutions concrètes aux causes profondes de la migration, ouvrir des voies légales vers l’Europe (notamment pour ceux qui ont besoin de protection internationale), faciliter la réadmission de ceux qui sont arrivés de manière irrégulière et soutenir leur réintégration dans leur pays d’origine. Les actions conjointes pour atteindre ces objectifs sont adaptées à la situation spécifique de chaque pays car si le Sénégal et le Nigeria sont plutôt des pays d’origine, le Niger est surtout un pays de transit tandis que de leur côté, le Mali et l’Ethiopie sont à la fois des pays d’origine et de transit.

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Quels sont les défis relatifs aux accords de réadmission dans les pays participant à ces partenariats?

- Bien que ces pays aient l’obligation légale de coopérer avec l’Europe afin de réadmettre leurs propres ressortissants qui sont entrés irrégulièrement en Europe, les autorités de ces pays ne communiquent pas toujours les documents de voyage nécessaires à l’organisation du retour. Cela est pourtant indispensable car les migrants perdent ou détruisent souvent leur passeport ou pièce d’identité au cours de leur parcours vers l’Europe. Les documents de voyage sont une reconnaissance que la personne est bien un ressortissant du pays vers lequel il est censé retourner. Il est donc important d’entretenir un dialogue politique constant avec ces pays afin qu’ils respectent leurs obligations et de s’assurer qu’ils ont les capacités administratives pour gérer rapidement les demandes de réadmission.

Comment l’UE compte-t-elle freiner les flux migratoires, eu égard à l’attrait que continue d’exercer l’Europe dans ces pays et aux problèmes liés au trafic et aux passeurs?

– Comme je l’ai dit, une des solutions pour diminuer les flux irréguliers dans la Méditerranée centrale est d’apporter des réponses concrètes aux causes profondes de la migration. C’est pourquoi nous avons créé un Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique, d’une valeur de 2,2 milliards d’euros (2,35 milliards de CHF), pour promouvoir l’égalité des chances, la sécurité et le développement dans les pays d’origine et de transit. En outre, nous avons aussi mis en place un nouveau plan européen d’investissement externe dans le but de débloquer au moins 44 milliards d’euros d’investissements dans des pays partenaires. Nous finançons des campagnes d’information dans plusieurs pays pour informer leurs ressortissants des risques que présente l’immigration illégale vers l’Europe. Enfin nous voulons renforcer l’efficacité de notre politique de retour pour envoyer le message clair que les migrants en situation irrégulière ne doivent pas s’engager dans un voyage dangereux vers l’Europe. Pour soutenir le retour des migrants dans leur pays d’origine, nous finançons aussi des programmes de réinsertion.

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Les flux migratoires par la Méditerranée ont causé la mort de plus de 5000 personnes l’an dernier. Or près de 60 partenariats étaient déjà en place et n’ont pas empêché ce si grand nombre de tragédies en mer. Qu’est-ce qui nous laisse croire que les nouveaux partenariats seront plus efficaces?

– Déjà depuis 2015, les opérations conjointes sous l’égide de l’ancien Frontex (maintenant la nouvelle Agence européenne garde-frontières et de garde-côtes) en mer Egée et aux larges de l’Italie ont été étendues et ont permis de sauver plus de 400 000 vies. Pour mettre un terme à cette tragédie, notre politique est d’intervenir avant que les migrants n’embarquent sur des bateaux et de combattre les réseaux de passeurs. A cette fin, les nouveaux partenariats sont plus développés, plus concrets et ils prennent en compte les intérêts de tous. Par exemple, en Libye, l’Union européenne investit dans la formation des garde-côtes libyens (déjà 93 membres du personnel ont été formés) pour qu’ils portent secours aux migrants qui embarquent sur des bateaux de moins en moins sûrs.