Agacé par le bruit dans la salle, Jacob Selebi, ancien militant de l'ANC et actuel président de la 54e session de la Commission des droits de l'homme de l'ONU, se lève d'un bond et passe dans les travées pour rétablir le silence. «Sous ma présidence, il n'y aura pas de chaos», prévient-il. La volonté de M. Selebi d'imposer des règles de discipline a valeur de symbole dans le monde de l'après-guerre froide. Les règles du jeu ont radicalement changé, au point que l'ONU vient de convaincre Benetton de lancer une campagne publicitaire de 40 millions de francs en faveur des droits de l'homme. De fait, ceux-ci n'ont jamais été aussi invoqués et aussi menacés. En l'espace de septante-deux heures, une trentaine de ministres venus du monde entier, dont le chef du gouvernement français Lionel Jospin, ont voulu marquer par leur présence à Genève le poids qu'ils attachent au 50e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Mais ce ballet diplomatique ne peut masquer les limites de l'action des Nations Unies.

Bien des situations préoccupantes

Car l'arrière-fond sur lequel s'est ouverte ce lundi la session est sanglant. Des dizaines de milliers de morts en Algérie, la répression des forces serbes au Kosovo, des massacres restés impunis dans la région des Grands Lacs… Selon Amnesty International, un gouvernement sur deux emprisonne des gens uniquement en raison de leurs croyances, de leur race et de leur origine ethnique et un tiers des gouvernements torturent des prisonniers. Face à ceux qui justifient ces violations au nom d'un relativisme culturel, le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, a rappelé avec force que l'universalité des droits de l'homme s'applique à tous, y compris à ceux parmi les Africains qui les tiennent pour «un luxe d'homme riche» et même parfois comme «une conspiration imposée par l'Ouest industrialisé». Mais entre la rhétorique ouatée de Genève et la réalité, entre les mots et les morts, l'écart reste toujours aussi important.

Le cas de l'Algérie est le plus flagrant. En dépit de l'assassinat de quelque 80 000 hommes, femmes et enfants, le gouvernement algérien a résisté à toutes les pressions visant à nommer une commission d'enquête internationale. Invoquant des prétextes de calendrier, Alger a jusqu'ici refusé la venue de rapporteurs spéciaux des Nations Unies sur la torture et les exécutions extrajudiciaires. Aucun pays ne semble disposé à lancer une résolution pour nommer un rapporteur spécial qui tenterait de faire la lumière sur les responsabilités. La volonté politique de la communauté internationale fait totalement défaut: la France justifie son inaction par son passé colonial, les pays islamiques et africains fonctionnent à la «solidarité négative», les Latinos se souviennent que, dans les années de dictature, nombre de leurs dirigeants avaient trouvé asile en Algérie et l'Union européenne n'a aucun désir réel de heurter l'extrême sensibilité des autorités algériennes.

Pour la première fois depuis des années, la Chine de son côté ne fera l'objet d'aucune résolution de l'Union européenne ni des Etats-Unis condamnant les violations des droits de l'homme qui y sont commises. Dans l' entretien qu'il nous a accordé , le secrétaire général de l'ONU a même qualifié de «pas de géant» la libération de plusieurs dissidents et l'annonce faite la semaine dernière de signer le Pacte sur les droits civils et politiques. Ce n'est pas l'avis des ONG qui rappellent que, derrière la vitrine du «dialogue constructif» mise en avant par Pékin, des milliers de prisonniers politiques sont toujours derrière les barreaux, la torture reste largement utilisée, la justice est souvent inique, et 200 000 personnes restent détenues sans charge ni procès, soumises à «une rééducation par le travail».

D'autres situations sont préocupantes. Durant les six semaines que dure la Commission, les ONG vont rappeler les violations des droits de l'homme en Birmanie, au Nigeria, en Arabie saoudite, au Kenya, en Turquie, en Colombie, à Bahreïn... Limités par le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures régulièrement invoqué par les dictatures, les mécanismes onusiens ont une très relative efficacité. Dans l'ex-Zaïre, la commission d'enquête de l'ONU a été jusqu'ici empêchée par le gouvernement Kabila de faire son travail sur les massacres de Hutus rwandais. En Malaisie, Param Cumaraswamy, un rapporteur spécial de l'ONU, théoriquement protégé par son immunité diplomatique réaffirmée par Kofi Annan lui-même, est sous le coup d'une amende de 25 millions de dollars infligée par les autorités judiciaires de son pays, qui cherche à le bâillonner. Les Etats-Unis ont empêché un accord qui visait à limiter l'utilisation des mineurs dans les forces armées. Cuba et la Syrie ont affaibli un projet de résolution qui vise à protéger les défenseurs des droits de l'homme… Les procédures onusiennes ne sont pas immunisées contre d'inquiétants dérapages. Ainsi, il y a une dizaine de jours, le président du Comité pour l'élimination de la discrimination raciale, l'Egyptien Mahomoud Abould-Nasr, a évoqué Roger Garaudy en termes élogieux, comparant sa condamnation pour contestation de crimes contre l'humanité à la fatwa iranienne contre Salman Rushdie.

Incident révélateur

Un incident est révélateur: devant l'opposition de certains Etats – dont l'Algérie –, la célébration des 50 ans de la Déclaration universelle n'a pu se faire au Palais Wilson comme prévu. Officiellement, au nom de raisons budgétaires. En réalité, parce que certains gouvernements veulent rappeler aux Nations Unies que les droits de l'homme s'arrêtent à leurs frontières et qu'ils ont les moyens de paralyser la bureaucratie onusienne. Il y a six mois, l'ex-présidente irlandaise, Mary Robinson, en prenant ses fonctions de haut commissaire aux droits de l'homme, déclarait qu'elle entendait être «la conscience morale» de la communauté internationale. La voici au pied du mur.