Base arrière des délégations onusiennes, les hôtels genevois ont grandi au contact des organisations internationales et de leurs entités affiliées. Ils sont les témoins privilégiés des discussions au sommet qui se déroulent depuis bientôt un siècle au bord du Léman. Marc-Antoine Nissille, président des hôteliers de Genève, nous parle de cette clientèle historique

Le Temps: Que représente la Genève internationale pour l’hôtellerie locale?

Marc-Antoine Nissille: C’est notre plus gros client, avec près de 700 000 nuitées par an, soit environ un quart de nos ventes. La Genève internationale est importante en termes d’occupation des chambres, mais aussi du point de vue de la fréquentation de nos salles de conférences. L’hôtellerie genevoise, notamment de luxe, s’est développée en grande partie grâce au rôle international de la cité. Pour s’en rendre compte, il suffit de regarder la situation géographique des établissements du canton. Leur immense majorité se trouve sur la rive droite, là où se trouvent les organisations internationales.

– Aujourd’hui, certaines enseignes, comme l’Intercontinental, sont même considérées comme des annexes de l’ONU.

– L’ouverture de cet hôtel dans les années 1960 est plutôt liée à l’arrivée des Boeing 747. Il fallait alors un hôtel de grande taille capable d’absorber un potentiel touristique plus important. Mais il est vrai que l’établissement s’est depuis spécialisé – entre autres – dans l’accueil des diplomates. Ce que ses dirigeants successifs ont très bien compris. Ils ont su, comme d’autres hôteliers à Genève, développer des liens privilégiés avec de nombreux chefs d’Etat. Qu’ils sont parvenus à fidéliser, notamment en promouvant la proximité entre l’aéroport, l’ONU et l’hôtel, permettant des rencontres efficaces et faciles à sécuriser.

– Y a-t-il des périodes plus chargées avec la clientèle des organisations internationales?

– C’est un segment d’activité assez soutenu sur l’ensemble de l’année, avec un creux durant l’été. Mais le mois de juin est un peu particulier, en raison de nombreuses réunions internationales, dont la traditionnelle Conférence internationale du travail à l’OIT. Les personnes qui y participent sont parmi nos clients les plus anciens et les plus réguliers.

– A combien se chiffre ce pic annuel de fréquentation?

– Les hôtels sont tout simplement pleins. Nous déconseillons cette période de l’année aux congrès ou aux salons qui souhaitent venir à Genève.

– Comment gérez-vous les chevauchements en sens inverse, à savoir l’arrivée d’une conférence internationale importante alors que doit déjà se tenir une manifestation commerciale vitale pour Genève?

– C’est arrivé début 2014, lors du Salon international de la haute horlogerie. La Conférence de paix sur la Syrie dite de Genève II a dû se tenir à Montreux. Mais en partie seulement, ce qui a permis de limiter notre manque à gagner. L’un des atouts de Genève, par rapport à d’autres destinations, c’est la capacité de ses acteurs [autorités, milieux professionnels et associatifs, etc.] à se réunir vite pour définir rapidement une stratégie. Nous devons cette faculté, dans un contexte historique, à l’activité des organisations internationales.

– Genève est une destination chère. Les organisations internationales bénéficient-elles de prix spéciaux?

– Par le passé, nos prix pouvaient poser problème à certains Etats moins riches. Mais notre offre en établissements de catégorie inférieure s’est améliorée ces vingt dernières années. De tout temps, les hôteliers ont négocié des contrats préférentiels, avec des entreprises, mais aussi avec des missions permanentes. Car il y a encore quelques années, il n’était pas rare d’accueillir pendant plusieurs mois des familles de fonctionnaires internationaux, dans l’attente qu’ils trouvent un logement à Genève ou dans ses environs.

– Diriez-vous qu’à Genève, votre métier est différent de celui d’un hôtelier dans une autre ville?

– Dans le sens où Genève a développé une grande expertise sécuritaire et des habitudes protocolaires, oui. Nos employés savent par exemple quelle est la bonne distance à respecter entre les différentes parties prenantes d’une négociation, et parfois faire en sorte qu’elles se croisent le moins possible au sein de l’hôtel.

– Pouvez-vous partager quelques anecdotes liées à la venue de chefs d’Etat?

– J’en ai plusieurs en tête. Mais j’ai pour règle de ne jamais en parler. C’est ce qu’attend de nous la communauté internationale. Les discussions officielles se font à l’ONU, mais le travail de préparation a souvent lieu dans nos établissements. Pour que cela subsiste, il faut observer une certaine retenue. Alors je me contenterai de dire que Genève est peut-être l’un des derniers endroits au monde où des délégations ennemies peuvent prendre leur petit-déjeuner sur un même étage, en toute sérénité.