Russie

La «diplomatie de la fuite»

La Russie dévoile une nouvelle conversation embarrassante entre des dirigeants européens. Elle révèle des interrogations sur la tuerie de la place Maïdan

La «diplomatie de la fuite»

La pratique n’a pas encore de nom officiel. Mais certains commencent à l’appeler «the leak diplomacy», la diplomatie de la fuite. Pour la deuxième fois en moins d’un mois, une conversation téléphonique entre des responsables occidentaux à propos de l’Ukraine vient de se frayer un passage vers le site YouTube, où elle est librement disponible.

C’est un appel entre la représentante pour les Affaires étrangères de l’Union européenne, Catherine Ashton, et le chef de la diplomatie estonienne, Urmas Paet. L’Estonien y émet des doutes sur l’identité des snipers qui ont tiré sur la foule réunie place Maïdan, à Kiev, tuant 88 personnes et provoquant ensuite le départ du président Victor Ianoukovitch.

Se basant sur des témoignages recueillis à Kiev – et surtout sur celui d’un docteur identifié par la presse russe comme étant Olga Bogomolets – Urmas Paet révèle son trouble: qu’elles aient touché les policiers ou les manifestants, les traces de balle semblent «porter la même signature», note le ministre. Il conclut: «La conviction croît que derrière les snipers il n’y avait pas Ianoukovitch mais des membres de la nouvelle coalition», autrement dit l’opposition au président déchu.

La veille, le président russe Vladimir Poutine avait précisément insisté sur le fait que les tireurs ­embusqués étaient des «provocateurs». Simple coïncidence? La teneur de la conversation a été postée sur YouTube par un certain Michael Bergman, qui dit l’avoir obtenue des services secrets ukrainiens restés fidèles à Ianoukovitch. Mais la nouvelle a été diffusée simultanément par les médias russes proches du Kremlin, qui ne l’ont plus lâchée. Jeudi en soirée, ils continuaient de s’interroger sur «le silence surprenant» qu’opposaient à ces révélations les dirigeants européens.

Il y a quelques semaines, c’est une conversation entre Américains qui avait suivi le même chemin. Une responsable du Département d’Etat y formulait son désormais célèbre «Fuck the EU», par lequel elle semblait dissocier son pays des Européens. Surtout, le contenu de la conversation révélait une forte implication des Etats-Unis dans le choix des leaders de l’opposition ukrainienne.

«Je ne savais pas… Gosh!»

Jeudi, la diplomatie estonienne a confusément démenti, non pas la conversation elle-même, mais le fait que le ministre Urmas Paet reprenne à son compte les interrogations qui planaient dans les rues de Kiev. Pas de commentaire de la part d’une Catherine Ashton qui, au téléphone, avait répondu aux informations de l’Estonien par: «Je ne savais pas… Gosh!»

Alors que les diplomates s’étaient peu à peu habitués à l’idée de voir leurs conversations diffusées par des «lanceurs d’alerte» ou autres WikiLeaks, la Russie semble décidée à franchir un pas supplémentaire en transformant ces fuites en instrument de sa politique.

«Les écoutes ont toujours été pratiquées, le problème n’est pas là. Mais cette «diplomatie de la fuite» exercée par un Etat nous met dans une position nouvelle», commentait un responsable militaire en marge du sommet de l’UE à Bruxelles.

Il n’a pas tout à fait raison: en 1917, un ministre allemand expliquait aux Mexicains que l’Allemagne leur offrirait une bonne partie des Etats-Unis s’ils acceptaient d’entrer en guerre à ses côtés. L’histoire veut que, intercepté par les Britanniques, transmis aux Américains, ce message fut déterminant pour l’entrée en guerre des Etats-Unis…

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