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Diplomatie à l’ère digitale

Le président vénézuélien, Nicolas Maduro, publie en moyenne 64 messages par jour sur le réseau social Twitter. Il est même plus influent que Barack Obama, et ses 58 millions d’abonnés. C’est l’une des conclusions de l’étude Twiplomacy, lancée en 2012. Rencontre avec Matthias Lüfkens, son initiateur

Le président vénézuélien, Nicolas Maduro, publie en moyenne 64 messages par jour sur le réseau social Twitter. Il est même plus influent que Barack Obama, et ses 58 millions d’abonnés. C’est l’une des conclusions de l’étude Twiplomacy, lancée en 2012. Rencontre avec Matthias Lüfkens, son initiateur

Diplomatie à l’ère digitale

Matthias Lüfkens a commencé à s’intéresser aux comptes Twitter des grands de ce monde quand il travaillait dans la communication au Forum économique mondial (WEF). Aujourd’hui, rares sont les dirigeants qui ne sont pas sur le réseau social. Avec le projet Twiplomacy, lancé sous la bannière de Burson-Marsteller, Matthias Lüfkens a systématisé l’étude des relations internationales sur Twitter.

Le Temps: Barack Obama est le dirigeant le plus suivi sur Twitter, avec près de 57 millions d’abonnés, mais, pour vous, il n’est pas le plus influent. Pourquoi?

Matthias Lüfkens: Nous avons d’autres critères que le nombre d’abonnés. Comme par exemple la moyenne des partages des messages. Sur ce plan, Barack Obama est devancé par le pape François, par le roi Salman d’Arabie saoudite et le président vénézuélien, Nicolas Maduro. Les dirigeants latino-américains sont très volubiles, une moyenne de 64 tweets par jour pour Nicolas Maduro, mais uniquement en espagnol. Seule exception, les Brésiliens twittent aussi en anglais.

– Franchement, à quoi sert cette frénésie?

– Twitter est devenu un outil incontournable de communication de masse. Vous pouvez vous adresser à des millions de personnes instantanément. Le meilleur exemple est le compte de Barack Obama. Conçu comme un instrument de sa campagne électorale, il vise le public américain. Le président américain est très rarement connecté à d’autres dirigeants. Il suit la ministre estonienne des Affaires étrangères. Pourquoi elle? Lorsqu’il a été ouvert en 2007, le compte d’Obama suivait automatiquement tous les personnes qui se connectaient à lui. Cela n’a rien à voir avec une décision politique. L’aspect le plus fascinant est que Twitter permet de construire un réseau diplomatique virtuel. Par exemple, le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, suit l’Autorité palestinienne, mais la réciproque n’est pas vraie. Il est encore inimaginable que des dirigeants arabes soient connectés avec des comptes officiels israéliens. Cela reviendrait à reconnaître Israël.

– Est-il possible de manipulerles chiffres d’audience sur Twitter?

– On peut tout acheter sur Twitter, y compris des partages ou des abonnés. Certains mouvements sont effectivement suspects. Par exemple, les messages du président vénézuélien sont en moyenne dix fois plus partagés que mis dans les favoris, alors que les deux choses sont habituellement comparables. Mais on ne peut pas acheter le fait d’être suivi par un autre président ou ministre. A cet égard, le Français Laurent Fabius est le ministre le plus connecté avec ses pairs, suivi du Ministère russe des affaires étrangères.

– Ce mode de communication instantanée change-t-il la dynamique de certaines négociations?

– Je ne crois pas. Mais c’est un paramètre de plus à intégrer. Pendant les dernières négociations sur le nucléaire iranien à Lausanne, les protagonistes s’étaient entendus pour avoir une ligne de conduite commune en utilisant Twitter. Communiquer autant que possible mais sans rien révéler de la substance des discussions pour ne pas mettre en danger les négociations. L’Iran et les autres puissances se sont aussi entendus pour déterminer qui devait annoncer en premier l’accord.

– En somme, les diplomates utilisent Twitter mais pour ne rien dire?

– Il ne faut pas croire que Twitter ouvre les portes de négociations secrètes. Mais, même si leurs tweets sont soigneusement pesés, environ 4100 ambassadeurs ou ambassades ont désormais un compte. Les ambassades ukrainiennes recourent massivement à ce canal dans la guerre de communication avec la Russie. En 2013, l’ancien premier ministre et ministre suédois des Affaires étrangères Carl Bildt, qui twitte lui-même, avait donné deux semaines à tous les diplomates pour s’y mettre.

– Existe-t-il encore des présidents et des ministres qui twittent eux-mêmes?

– Le président estonien, le ministre letton des Affaires étrangères, qui a annoncé son coming out par ce biais, ou la première ministre norvégienne, Erna Solberg. Pour cette dernière, on en est sûr, puisqu’elle est dyslexique et fait parfois des erreurs d’orthographe. Pour le reste, même si les messages sont écrits à la première personne, ils sont rédigés par les services de communication. Prenez le compte du président français François Hollande. Il est écrit à la première personne. L’un de ses derniers messages: «J’adresse mes condoléances aux proches des Français décédés au Népal. Tout est mis en œuvre pour retrouver nos compatriotes portés disparus.» Cela reflète sans doute sa pensée mais c’est très convenu.

– Lui conseilleriez-vous d’écrire ses tweets lui-même?

– Oui. Pour diffuser des communiqués officiels, il existe des comptes institutionnels: ceux de l’Elysée ou du Quai d’Orsay. Les comptes rédigés personnellement sont les plus intéressants. Lorsque des écoles ont été bombardées à Gaza l’été dernier, le Suisse Pierre Krähenbühl, directeur de l’Unrwa, l’agence de secours aux réfugiés palestiniens, a dit toute son indignation en quelques tweets. Ils venaient du cœur et ils ont été partagés des milliers de fois.

– Les organisations internationales à Genève ont-elles pris le train en marche?

– Le WEF, le Haut-Commissariat pour les réfugiés, l’Organisation mondiale de la santé et le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) sont des précurseurs. Le directeur de l’ONU à Genève, Michael Moller, a un compte personnel et institutionnel. Le président du CICR, Peter Maurer, et le directeur, Yves Daccord, twittent également. Le gouvernement suisse brille, en revanche, par son absence. Il n’y a que deux conseillers fédéraux qui sont sur Twitter: Alain Berset, un pionnier en Suisse, et Johann Schneider-Ammann, qui vient de s’y mettre. Le Département des affaires étrangères suisse n’a pas de compte. Est-ce à cause de la tradition de discrétion de la diplomatie suisse ou est-ce l’influence germanique? Angela Merkel est la seule dirigeante du G7 à être absente du réseau social.

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