Dans le campement boueux où ils ont été retenus en otage pendant quatre mois, Monique Strydom, en pleurs, serre longtemps, sans rien dire, son mari Carel. Monique est libre, Carel reste. Le groupe terroriste Abu Sayyaf a libéré dimanche après-midi cinq des 29 otages qu'il détient dans les montagnes du centre de l'île de Jolo, dans le sud des Philippines: soit, outre Monique Strydom, les Françaises Sonia Wendling et Maryse Burgot (journaliste de France 2), la Franco-Libanaise Marie-Michèle Moarbès et l'Allemand Werner Wallaert. Du tarmac de l'aéroport de Zamboanga nous viennent enfin quelques images de bonheur: Marie-Michèle apparaît le bras autour du cou de son père qui a fait le déplacement de Beyrouth et l'a attendue pendant des semaines dans cette morne ville portuaire; Monique Strydom se jette dans les bras de l'ambassadrice sud-africaine vêtue d'un boubou multicolore.

Mais bien sûr, la joie est mêlée d'amertume. Sonia Wendling, hésitant entre les larmes et des accès de rire, laisse échapper: «C'est merveilleux.» Mais Werner Wallaert, 57 ans, lâche de son côté: «Ne vous attendez pas à me voir content. Mon fils est encore là-bas.» Sept otages occidentaux (trois Français, un Allemand, un Sud-Africain et deux Finlandais) ainsi que 17 Philippins restent entre les mains du groupe Abu Sayyaf, et chacun s'accorde à penser que la libération des derniers otages sera l'épreuve la plus difficile.

Sur le terrain politique, l'abandon par le président philippin de sa stratégie du «tout ou rien» a donc été efficace, sans produire de miracle pour autant. Le principal négociateur philippin, Roberto Aventajado, a indiqué qu'il avait estimé «selon les circonstances sur le terrain» que la libération de cinq otages était le mieux qu'il pouvait obtenir cette fois-ci. La semaine dernière, une tentative de libérer tous les otages, occidentaux et philippins, d'un seul coup avait échoué: les ravisseurs avaient demandé en vain d'obtenir des garanties sur leur sécurité future.

Quant aux autorités libyennes qui ont négocié les libérations, elles se remettent ainsi du camouflet reçu samedi dernier. Sur le tarmac de l'aéroport de Zamboanga, un officiel libyen a soudainement brandi un portrait du colonel Mouammar Kadhafi devant les dizaines de caméras présentes. Et ce n'est qu'un début. Peu après leur élargissement, les cinq ex-otages se sont embarqués sur un vol pour Tripoli où ils seront remis en grande pompe par le colonel Kadhafi à leurs ambassadeurs respectifs. Bien qu'officiellement aucun négociateur ni aucun diplomate ne le reconnaissent, des rançons ont été très probablement versées, l'équivalent d'un million de dollars par otage libéré. Le montant insuffisant de l'argent apporté la semaine dernière avait été, outre l'exigence d'une libération totale, la cause du fiasco. Tripoli s'est en outre engagé à financer des projets de développement agricole pour un montant de 25 millions de dollars.

Le plus difficile reste maintenant à faire. Contrairement à son habitude, le négociateur philippin Roberto Aventajado s'est montré très évasif sur le calendrier des étapes à venir, indiquant seulement qu'il allait «continuer à travailler durement» pour la libération des otages restants. Plus de 5000 soldats philippins encerclent les montagnes où sont retranchés les ravisseurs et des bombardiers sont prêts au décollage. Les ravisseurs, même dotés des nouvelles armes sophistiquées qu'ils se sont offertes avec l'argent des rançons, savent bien qu'ils n'ont aucune chance de s'en sortir s'ils ne quittent pas l'île de Jolo après la libération des derniers otages. L'armée philippine, obligée de ronger son frein depuis le début de la crise, ne veut pas laisser se développer ce nouvel abcès de fixation dans le sud du pays. Il est bien difficile de voir quelle peut être la porte de sortie, sauf à imaginer qu'un pays offre l'asile aux terroristes d'Abu Sayyaf, ce qu'aucun gouvernement, même celui de la Libye, ne s'est proposé de faire jusqu'à présent.