Enième étape de l'escalade diplomatico-militaire entre Moscou et Tbilissi, un «nombre indéterminé de soldats» a traversé jeudi la frontière russo-géorgienne pour prendre position aux côtés des 2000militaires russes déjà présents en Abkhazie, minuscule territoire d'un quart de million d'habitants indépendant de fait depuis un conflit sanglant avec son tuteur géorgien au début des années 1990.

Point d'ancrage

Bien plus qu'un simple conflit régional aux portes du Caucase, l'Abkhazie constitue l'un des points d'ancrage de la diplomatie russe dans son bras de fer avec ses voisins «pro-occidentaux» (Ukraine, Géorgie) et les pays membres de l'OTAN. Avec l'Ossétie du Sud, une autre entité séparatiste du territoire géorgien soutenue par Moscou, l'Abkhazie permet au Kremlin d'exercer une pression quasi intenable sur le régime de Tbilissi et son président, Mikhaïl Saakachvili, coupable de sympathies pro-américaines et de vouloir adhérer à l'OTAN. Depuis l'indépendance du Kosovo en février dernier, à laquelle la Russie s'oppose vertement par solidarité avec ses «frères» serbes orthodoxes, l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud sont également devenus pour Moscou un moyen de pression international: si le Kosovo peut être indépendant, les Ossètes et les Abkhazes y ont également droit.

Embargo levé

Mais malgré les bruits de botte en provenance d'Abkhazie, un véritable conflit armé entre Géorgiens et Russes a peu de chances d'éclater. Moscou a davantage intérêt à souffler le chaud et le froid avec Tbilissi pour maintenir ses pressions, d'autant qu'un conflit ouvert serait diplomatiquement catastrophique pour une Russie déjà jugée agressive par l'OTAN et l'ensemble des chancelleries «occidentales». Au contraire, l'ambivalence diplomatique russe des dernières semaines en Géorgie permet à Moscou d'avancer ou de retirer ses pions au gré des besoins de sa politique étrangère.

A preuve, la décision du Kremlin de lever l'embargo frappant la Géorgie depuis 2006 sur les transports, la poste et les transferts d'argent entre les deux pays, autant de services nécessaires pour l'importante diaspora géorgienne dispersée en Russie. Internationalement saluée, cette initiative russe a cependant été suivie de signaux totalement opposés: le 16 avril dernier, Moscou annonçait vouloir approfondir ses relations avec les deux entités séparatistes, au grand dam de Tbilissi; deux jours plus tard, Vladimir Poutine affirmait vouloir «normaliser les relations avec la Géorgie», avant d'être accusé le surlendemain par Tbilissi d'avoir abattu un avion géorgien sans pilote qui survolait le territoire abkhaze, une accusation mollement démentie par le président russe.

Réfractaire à l'installation d'un bouclier antimissile américain sur le territoire de ses anciens satellites d'Europe de l'Est, hostile à l'indépendance du Kosovo, opposé à la politique d'isolement de l'Iran sur la question nucléaire, Moscou cumule les divergences avec les puissances occidentales. Dans l'arsenal diplomatique russe, l'Abkhazie fait office de poil à gratter, utilisable à tout moment par Moscou pour hausser le ton et espérer être entendu. Et n'en déplaise à Tbilissi, l'assermentation de Dmitri Medvedev à la présidence russe le 7 mai prochain ne changera rien à la politique étrangère du Kremlin. La stabilité de la Géorgie et du Nord-Caucase ne semble pas pour demain.