«La mariée était trop belle. Avec un système scolaire performant, un pays jeune [la Tunisie] puisqu’il a une démographie galopante, une industrie traditionnelle et familiale sans forte valeur ajoutée ne privilégiant que les emplois peu qualifiés. Le tout aggravé par un sentiment de frustration de cette jeunesse qui ne comprend pas pourquoi elle ne trouve pas de travail à la hauteur de diplômes chèrement acquis. On assiste à un déclassement généralisé des prétendants au travail et, au pire, au chômage pour les moins diplômés. Si on rajoute les soupçons de corruption à l’emploi, on a les ingrédients d’une révolte de la jeunesse et des risques élevés pour le régime de Ben Ali.»

Tel est le commentaire qu’un internaute apporte à un article du Point. L’hebdomadaire français s’interrogeait sur «ce qui explique la crise» tunisienne. Il citait notamment une étude de la Banque mondiale publiée en 2008, dont le résumé est disponible ici. Les experts relevaient que «le nombre de diplômés a en effet presque doublé en 10 ans, ils étaient 336 000 au cours de l’année 2006-2007 contre 121 800 en 1996-1997». Ils ajoutaient que «[...] le chômage reste un problème important parmi les nouveaux diplômés universitaires, notamment chez ceux appartenant aux filières du secteur tertiaire, et affecte d’une façon plus particulière les techniciens supérieurs et les maitrisards [détenteurs de masters] dont le taux de chômage avoisine les 50%».

Euronews a diffusé une petite séquence parfois émouvante, dans laquelle des jeunes brandissent l’impressionnante pile de diplômes qu’ils ont acquis, tout en demeurant au chômage. Faisant mine de réagir aux troubles sociaux, le président Ben Ali a assuré, lundi 10 janvier, de la création de 300’000 emplois d’ici à la fin 2012.

Citée par RFI, Béatrice Hibou, chercheuse au Centre d’études et de recherches internationales, rappelle que «la Tunisie est gouvernée par le pacte de sécurité. C’était assurer une certaine inclusion de la population, lui assurer de l’emploi, un certain niveau de consommation, un accès à la modernité, et ce mode de gestion de la population [...] permettait une certaine vie sociale apaisée. Or, avec la dégradation de la situation économique, effectivement, c’est remis en cause. On voit bien que le régime actuel essaie de retrouver ces mécanismes [...]. Simplement, on ne décrète 300’000 emplois comme cela.»

Même les médias et les sites d’ordinaire peu critiques à l’égard du régime reconnaissent l’existence d’un malaise de la jeunesse formée dans les hautes écoles. Consacrant au gouvernorat de Sidi Bouzid – là où, par l’immolation d’un jeune le 19 décembre, les troubles ont commencé – le journal Réalités concède en fin de texte que «le taux du chômage régional, bien que n’étant pas supérieur à la moyenne nationale (autour de 13,4%), est à la hausse pour les diplômés. Il est de 25% pour les diplômés de sexe masculin et de 44,7% pour les diplômés de sexe féminin.»

Le site officiel Investir en Tunisie ne peut non plus occulter le problème. Il proclame certes qu’en Tunisie, «l’emploi n’a jamais été autant encouragé. Considéré comme étant une priorité nationale, il a bénéficié d’une série de mesures et de la mise en place de mécanismes aidant et facilitant l’embauche des jeunes diplômés.» Mais il ajoute: «Nonobstant les efforts colossaux fournis par l’Etat à travers la mise en place d’une politique active de l’emploi, les résultats obtenus, quoique très partiels, suggèrent qu’il faut renforcer cette politique tout en augmentant son efficacité. Se situant le plus souvent autour de 14%, le taux de chômage demeure le point faible de la Tunisie, en particulier au sein des diplômés. Faut-il rappeler qu’il s’agit bien d’un taux tout à fait anormal malgré des taux de croissance remarquables du PIB ces dernières années.»

Promettant «la vérité sur le chômage en Tunisie», le site d’information économique Kapitalis, par ailleurs peu anti-gouvernemental, se base sur une étude de Carnegie Moyen Orient pour lister les causes du sous-emploi: primo, «la baisse de la fécondité: le taux de fertilité s’étant divisé par deux en un quart de siècle environ, l’accroissement de la population a plus que ralenti, passant de 3% dans les années 1980 à 1% par an en 2008. Conséquence: la population en âge de travailler, qui progressait à un rythme annuel de 3,7% dans les années 1980, n’a augmenté «que» de 2 % en moyenne entre 2000 et 2008.» Puis, «le recul des taux d’activité, dû à la faible participation des femmes: 25% en moyenne au cours des dix dernières années, dans un pays pourtant considéré comme précurseur dans le domaine de l’émancipation de la femme»; Ensuite, «le développement de l’emploi informel et des activités précaires. Enfin, « last but not least», souligne le rédacteur, «les emplois créés profitent essentiellement aux personnes à faible niveau d’éducation, alors que le chômage touche deux fois plus les jeunes de 15 à 29 ans (plus de 30%) et les diplômés de l’enseignement supérieur, dont le taux de chômage est passé de 10% en 2001 à 21,6% en 2008.»

Le régime tente donc la diversion avec quelques mesures destinées aux diplômés, comme l’indique un autre site économique, Business News: «Une subvention d’environ 150 dinars servie aux jeunes diplômés au chômage en contrepartie de leur adhésion dans des activités à mi-temps au sein d’associations à caractère culturel, scientifique, éducatif, sportif.»

Quant aux 300’000 emplois évoqués par le président, Le Temps (de Tunis) donnait jeudi quelques précisions grâce aux propos du premier ministre Mohamed Ghannouchi, ce qui révèle, en creux, la nature de l’engagement: «Le Premier ministre a fait savoir que « le gouvernement œuvre à accélérer le rythme de croissance», qui constitue la clef de voute de la création d’emplois, indiquant que l’intérêt se porte sur le doublement de la capacité de l’économie nationale à créer des emplois.» Le dirigeant a ajouté: «Quelque 10’000 recrutements sont programmés d’ici fin 2012 dans la fonction publique alors que le reste [soit 290’000 postes] sera assuré par le secteur privé.» Ce qui s’appelle une promesse.

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