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Virginie Raisson.

Interview

«Dire que notre monde n’est pas fichu est un devoir envers les jeunes générations»

Auteure du nouveau livre choc «2038, les futurs du monde», Virginie Raisson peint une humanité confrontée à des défis incontournables que les nouvelles générations, bien plus entreprenantes, sont capables de relever. Elle sera mercredi l’invitée du Forum de la haute horlogerie à Lausanne

Ne parlez pas de futurologie à Virginie Raisson. Complice de longue date de Jean Christophe Victor – le créateur du «Dessous des Cartes» sur Arte – la cofondatrice du Laboratoire d’études appliquées en géopolitique et en prospective (LEPAC) prend ses distances avec le terme.

«La prospective interroge alors que la futurologie prédit», explique-t-elle au «Temps» dans les bureaux parisiens de son éditeur Robert Laffont, entourée des premiers exemplaires de «2038, les futurs du monde» son dernier livre. «Notre obsession est de déceler les signaux faibles de crise et de changements majeurs que Stefan Zweig a jadis si bien évoqués dans 'Le Monde d’hier', ses souvenirs d’un Européen (publiés en 1942). C’est décrypter les failles du présent pour comprendre l’avenir».

Résultat: 220 pages d’analyses sur les tendances qui dessineront demain, notre quotidien, accompagnées d’abondantes illustrations montrant hommes et animaux sur une planète en mutation. Parce que l’urgence, selon Virginie Raisson, est aujourd’hui de dépasser le débat sur l’épuisement de nos ressources ou l’avenir du climat. Repenser la condition humaine, affectée par la démographie, les maladies et les nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle: tel est le défi, que l’auteure abordera mercredi à Lausanne, dans le cadre du Forum de la Haute Horlogerie dont «Le Temps» est partenaire.

Le Temps: Comment êtes-vous «entrée en prospective»? Pourquoi ce goût de l’étude des futurs du monde?

Virginie Raisson: Parce que je ne peux pas supporter l’idée que le monde de demain serait une impasse. J’ai trois jeunes enfants. Je côtoie les nouvelles générations, souvent plus entreprenantes que les nôtres. On ne peut pas se contenter de leur répéter qu’on va droit dans le mur. Je me mets à leur place. Si j’avais vingt ans aujourd’hui, et si j’entendais tout ce que l’on me dit sur le climat, le chômage, l’épuisement des ressources naturelles… je serais terrifiée. Or ce n’est pas admissible. On ne peut pas répéter à cette génération Z qui débute et qui a plein de choses à dire: «Désolé, mais on a tout essayé et tout épuisé».

– Votre parti pris éditorial a toujours été de mener une réflexion très illustrée. Graphes, cartes, photos… Pourquoi ce souci visuel?

– L’art de la prospective consiste à donner des clefs de compréhension, à interpeller. Pour agir. Or l’élément graphique amène les gens dans des formes de questionnement différentes, complémentaires de celles que suscite l’écrit. Notre souci d’avoir des visuels très décalés est aussi pédagogique: si l’on ne comprend pas bien mais que c’est beau, cela retient l’attention.

– Soit, mais l’information est aujourd’hui surabondante. On est informé sur tout, y compris sur les enjeux d’avenir…

– On peut disposer d’informations en abondance sans comprendre les enjeux et discerner les actions à entreprendre en priorité. Les dirigeants d’entreprise qui nous sollicitent sont confrontés à ce défi. Ils savent, mais ils ne sont pas toujours équipés pour en tirer les bonnes conséquences. Pourquoi? Parce que ces informations ne sont pas connectées entre elles. Pour comprendre ce qu’un événement va produire demain, pour lui donner du sens historique, économique, technologique, il faut le réintégrer dans la chaîne du temps. D’où vient-il? Quelles sont ses forces motrices?

La prospective est comme l’horlogerie: c’est l’art du temps long. On tisse le canevas de l’information. Les événements ne naissent pas brutalement. Les revanches sociales ou géopolitiques se fabriquent des décennies auparavant. Les conflits d’aujourd’hui sont le résultat de ces collisions passées. Notre mission est de repérer ces failles, ces humiliations, qui dessineront le monde dans 20 ans… les revanches du monde de 2038. Au-delà, vue l’accélération généralisée engendrée par le croisement des nouvelles technologies et de la mondialisation, cela n’a guère de sens.

– Ces interrogations sont bien reçues?

– Tous les pays, toutes les entreprises, n’ont pas le même goût de la prospective qui est aussi celui de l’innovation. Je suis frappé par l’intérêt que ces questions suscitent en Suisse, et plus généralement dans le nord de l’Europe. Je ne crois pas au déterminisme géographique ou culturel. Mais c’est très net.

– Quelles tendances, quels risques vont dessiner les «Futurs du monde»?

– Réchauffement climatique et épuisement de la biosphère mis à part, l’évolution à grande vitesse des sciences du vivant et des nouvelles technologies, à commencer par l’intelligence artificielle, représente des bouleversements majeurs. Voilà un domaine où l’information manque pour comprendre. Avant tout parce que cela change très vite, que ce n’est pas quantifiable et que ces technologies sont détenues par très peu de personnes, donc très peu partagées. D’où le défi éthique. Urgent. Vertigineux.

On se trouve dans ce domaine comme on l’était sur le climat il y a vingt ans: la menace est lointaine, imprécise, virtuelle, difficile à mesurer. Comment, en plus, faire preuve d’esprit critique sur un sujet aussi techniquement complexe? Il y aujourd’hui des choses tout aussi dangereuses que le nucléaire dont nous avons très peu conscience.

Autre facteur décisif de changement: le vieillissement démographique et tous les enjeux qui en découlent. Troisième rupture: la croissance des classes moyennes, cette «moyennisation du monde» qui engendre des raretés dans tous les domaines. Rareté de denrées, comme le chocolat, ou les poissons. Rareté de ressources, y compris celle du sable indispensable dans la construction. Rareté de la lenteur aussi, dans un monde qui va toujours plus vite.

– Sciences du vivant, vieillissement, classes moyennes… Tout cela ne se déroule-t-il pas déjà sous nos yeux?

– Oui, et la prospective consiste à anticiper les changements qui vont en résulter, par exemple en termes de mobilité et de transports. Nous consacrons une grande partie du livre aux nouveaux modèles économiques et aux transitions. La transition épidémiologique, conséquence du vieillissement et de la mondialisation, est fascinante. L’humanité va vivre plus longtemps, mais pas nécessairement en meilleure santé, vu la prolifération de pathologies comme les cancers et celles sur lesquelles butent encore la recherche comme les maladies neurodégénératives.

La question des solidarités intergénérationnelles est aussi au cœur du futur débat économique, y compris sur le plan politique. En 2050, l’âge médian des votants en Suisse tournera autour de 60 ans. Vous imaginez les conséquences pour les politiques publiques si l’on garde les mêmes pratiques démocratiques qu’aujourd’hui, sachant que les nouvelles générations seront sous-représentées, y compris dans des pays émergents ou la natalité va brusquement chuter comme en Chine ou au Brésil? Quel lien social va-t-on conserver entre des générations qui auront des histoires radicalement différentes?

S’y ajoute la question de l’immigration car on ne peut pas tout robotiser, ou délocaliser tous les emplois. On ne sait pas construire des routes avec des robots. On ne sait pas encore servir au restaurant, accompagner les personnes âgées juste avec des robots. Alors?

– On s’inquiète pour la planète. Vous êtes inquiète pour l’humanité?

– Le grand défi est humain car tout le reste en découle. On ne peut pas dissocier l’avenir de la planète et celui de l’humanité. La biodiversité humaine, celle qui impose de vivre ensemble, est tout aussi importante que la biodiversité écologique. L’une ne va pas sans l’autre.


«Les futurs du Monde» (Ed. Robert Laffont) et www.lepac.org

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