Quelques jours après la chute du président Suharto en mai dernier, dans l'euphorie confuse d'une capitale livrée aux forces de la «Reformasi», les portes de la prison de haute sécurité de Cipinang à Djakarta s'étaient brutalement ouvertes. Pour la première fois depuis sa condamnation six ans auparavant, le dirigeant indépendantiste de Timor-Oriental, Xanana Gusmao, pouvait se mêler aux journalistes. «La nouvelle situation politique peut permettre aux Indonésiens de penser à leurs propres problèmes et de nous laisser vivre notre propre vie», confiait-il alors. Posé et réfléchi, l'ex-chef de guérilla comprenait immédiatement les implications des bouleversements politiques en cours pour le Timor-Oriental. Neuf mois après, l'indépendance de cette moitié d'île, autrefois taboue, est ouvertement discutée par les autorités indonésiennes qui avaient envahi ce territoire en 1975, puis l'avaient annexé l'année suivante.

Mercredi, Xanana Gusmao, 52 ans, a définitivement quitté la prison pour s'installer dans une modeste maison où il sera en résidence surveillée. Toujours officiellement prisonnier, il pourra néanmoins participer pleinement aux négociations en cours sur l'avenir du Timor-Oriental. Pour les indépendantistes de cette moitié d'île peuplée de 800 000 personnes en majorité catholiques, Xanana Gusmao fait déjà figure de futur président d'un Timor-Oriental indépendant. Les années de prison ont transformé cet homme, pratiquement inconnu hors de l'île à l'époque de son arrestation en novembre 1992, en un personnage incontournable du conflit. Eduqué par les jésuites, Xanana Gusmao n'est, dans les années 60, qu'un simple fonctionnaire de l'administration coloniale portugaise qui ne se distingue que par son goût prononcé pour la poésie nationaliste. Puis, il a émigré en Australie avec sa famille. Il rentre au Timor une semaine avant l'invasion par les troupes indonésiennes en novembre 1975. C'est le tournant de sa vie. Il prend la tête de la guérilla du Fretilin, le plus audacieux des groupes armés qui tente de résister dans un Timor livré aux brutalités des soldats de Djakarta: 200 000 Timorais meurent dans les années qui suivent l'invasion.

A la tête de cette guérilla en guenilles armée de pétoires et de flèches, Xanana Gusmao devient un commandant légendaire aux yeux des indépendantistes. Son arrestation dans les faubourgs de Dili, la capitale de Timor-Oriental, n'est guère remarquée, mais les conditions du procès au cours duquel il est condamné en 1993 à la prison à vie (peine commuée ensuite en 20 ans de prison) choquent la communauté internationale. L'image d'un Timorais amené à la barre pour témoigner contre Xanana Gusmao, puis traîné hors du tribunal quand il se met à crier des slogans indépendantistes heurte les intellectuels indonésiens.

Derrière le chef de guerre se cache un fin diplomate, charmeur et réaliste, qui avait su négocier avec succès une trêve avec l'armée indonésienne en 1983. Il passe pour un modéré même aux yeux des Indonésiens. Le défi sera pour lui d'imposer son charisme au-delà du cercle des indépendantistes et de réconcilier l'ensemble des factions timoraises. «Gusmao est un authentique combattant indépendantiste. Mais il ne représente pas tout le monde à Timor-Oriental. Il y a tant de gens avec des idées différentes. C'est une société très fragmentée», considère le politologue indonésien Said Salim. A l'inverse d'autres dirigeants indépendantistes, Xanana Gusmao ne rejette pas catégoriquement l'autonomie proposée par Djakarta, mais il la considère comme une phase transitoire avant un référendum d'autodétermination. Le désaccord persistant dans les négociations, actuellement en cours aux Nations unies entre le Portugal et l'Indonésie sur la tenue d'un vote de consultation des Timorais, montre qu'il reste du chemin à parcourir avant que le Timor-Oriental puisse jouir de ce que Xanana Gusmao appelle dans un de ses poèmes «l'orgueil d'être lui-même».