Gabrielle Giffords le disait elle-même: «Il faut s’attendre à tout lorsque vous représentez un district qui comprend entre autres O.K. Corral.» L’élue de l’Arizona était lundi dans un état stationnaire, deux jours après avoir été la victime d’un règlement de comptes de la part de celui qui apparaît comme un forcené de 22 ans. La police, l’école, les voisins: tout le monde savait Jared Loughner au bord de la folie, et le pressentait potentiellement dangereux. Ce qui ne l’a pas empêché d’acquérir un pistolet semi-automatique en toute légalité, il y a deux mois. Et de tirer les 33 balles que contenait le chargeur sur la foule qui entourait la représentante démocrate. Au pays d’O.K. Corral, ces armes ne nécessitent pas de permis particulier. Il y est même question d’autoriser de les porter dans les campus universitaires.

Alors que Jared Loughner devait être interrogé par la police, après avoir été officiellement inculpé des meurtres de samedi, son profil se dessinait dans les médias américains, dramatiquement semblable à ceux de ces jeunes hommes américains qui, du massacre de Columbine, en 1999, à celui de Virginia-Tech, en 2007, remplissent leur vide existentiel en vidant les chargeurs de leurs armes.

Des papiers retrouvés dans un coffre de sa maison semblent prouver que Jared Loughner avait longuement étudié son meurtre. Dans un message de 2007, Gabrielle Giffords le remerciait d’avoir participé à une réunion politique similaire à celle qui se tenait samedi devant un supermarché de Tucson. Sur une enveloppe, le jeune homme avait griffonné à la main, à côté du nom de la représentante: «J’ai tout planifié», «mon assassinat».

Ces documents étaient immédiatement mis en avant par les analystes conservateurs pour casser tout lien possible entre le climat politique qui règne actuellement aux Etats-Unis et les motivations du meurtrier. En 2007, le Tea Party n’existait pas, et Barack Obama n’était pas encore président. «La maladie de Jared Loughner n’est pas le produit de la politique», résumait l’éditorial du Wall Street Journal.

Pourtant, d’autres sont moins sûrs. «La nature d’Internet et des nouveaux moyens de communication signifie que les menaces et le discours de haine sont beaucoup plus facilement disponibles qu’il y a dix ou quinze ans. Cela rend notre travail bien plus compliqué», expliquait Robert Mueller, le directeur du FBI envoyé en Arizona par Barack Obama.

A l’exception du président – qui est resté jusqu’ici particulièrement vague, sans doute pour ne pas donner le sentiment de tirer profit de la tragédie –, le camp démocrate continuait hier d’englober dans ce «discours de haine» certains responsables du Tea Party et ceux qui leur servent de porte-voix. «Je hais la violence. Je hais la guerre. Nos enfants ne connaîtront pas la paix si des politicards continuent d’exploiter la situation», contre-attaquait l’héroïne du Tea Party, Sarah Palin, particulièrement mise en cause. Son communiqué a été lu notamment par Glenn Beck dans son émission de radio retransmise aux quatre coins de l’Amérique. Il y a encore peu, ce très célèbre animateur conservateur déclarait lui-même à ses millions de fans qu’il fallait «poursuivre la guerre» contre les partisans de la réforme du système de la santé (dont Gabrielle Giffords). Il ouvrait l’antenne à d’autres figures du Tea Party, dont la candidate au Nevada Sharron Angle, qui faisait explicitement référence «à la solution du 2e amendement de la Constitution» (celui qui autorise le port d’armes) afin de poursuivre cette guerre.

Les enquêteurs n’avaient pas encore déterminé hier si Jared Loughner avait eu des contacts avec les groupes d’extrême droite qui, bien qu’extrêmement marginaux, fleurissent aux Etats-Unis. Mais dans les notes en grande partie incohérentes qu’il a laissées derrière lui, les spécialistes disent reconnaître certains thèmes qui font fureur au sein de certaines de ces milices, comme le «lavage de cerveau» qui découlerait du fait que «le gouvernement contrôle la grammaire» à travers les écoles et les médias. Ou encore celui de la promotion d’une monnaie nationale basée sur l’or, à l’inverse du dollar qui n’aurait aucune valeur.

Plus que par la politique, Jared Loughner – fils unique de parents restés muets depuis samedi – semblait pourtant torturé par des questions existentielles et de sémantique. «A quoi sert le gouvernement, si les mots n’ont pas de sens?» avait-il demandé par écrit à la représentante démocrate lorsqu’il l’avait vue publiquement en 2007. Sans doute interloquée, la démocrate avait bafouillé une courte réponse avant de passer à la suite. «Tu peux croire ça? Personne ne veut répondre à ma question», s’était insurgé le jeune homme, selon un de ses amis de l’époque.