L’épreuve du feu. Avec sa déclaration de politique générale, Elisabeth Borne a tout fait ce mercredi après-midi pour dégager l’horizon d’un début de quinquennat qui s’annonce très compliqué. La première ministre française a donc présenté cette feuille de route pendant plus d’une heure et demie devant des députés fraîchement élus et, pour certains, très remontés. Et ce, sans la soumettre à un vote de confiance faute de majorité absolue.

Contrairement à la plupart de ses prédécesseurs, la première ministre avait décidé de ne pas engager sa responsabilité. Pour manifester son mécontentement, la gauche a déposé une motion de censure quelques minutes avant cette prise de parole. Ce texte, rebaptisé «motion de défiance» pour rassurer les membres les plus modérés de l’alliance, a été déposé avant le discours pour bien signifier qu’il concernait le refus de se soumettre au vote et non le fond de la déclaration. Plusieurs jours passeront avant que les députés ne se prononcent sur cette motion qui n’a que peu de chances de passer, le Rassemblement national et Les Républicains ayant fait savoir qu’ils n’avaient pas l’intention de voter pour.

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«Réponses radicales à l’urgence écologique»

Après une déambulation dans les rues de Paris (elle est venue à pied de l’hôtel Matignon avec plusieurs de ses ministres, affichant de manière assez originale une équipe soudée et confiante face aux caméras), Elisabeth Borne a commencé son discours de politique générale au Palais-Bourbon par scander le mot «ensemble» à chaque phrase. Elle affirmait ainsi la nécessité d’«agir autrement», de «prendre collectivement nos responsabilités», de «répondre à la demande d’action» qu’elle identifie dans le résultat des urnes. Bref, de «construire ensemble», expression qui semble être devenue son nouveau slogan. «Le désordre et l’instabilité ne sont pas des options», a-t-elle conclu dans cette première séquence consacrée au compromis et à la méthode dans cette Assemblée sans majorité. C’est ainsi qu’elle a voulu dessiner «l’aire des majorités de projets» pour un gouvernement «prêt à entendre les propositions de chacun» pour «amender» ses lois.

Pouvoir d’achat, «réponses radicales à l’urgence écologique», poids de la dette, plein-emploi… la première ministre a ensuite énuméré les priorités de son gouvernement. Elle a à ce moment provoqué le premier vif chahut d’une longue série en soulignant avant les autres des échanges privilégiés avec la droite des Républicains, ses plus probables alliés projet par projet.

Elisabeth Borne a également réaffirmé que l’âge de la retraite serait progressivement repoussé. Une réforme menée dans la concertation, a-t-elle promis, malgré les protestations dans l’Assemblée. «Nous devrons travailler progressivement un peu plus longtemps», a-t-elle affirmé.

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Autre confirmation majeure de ce discours: la renationalisation d’EDF. «Je vous confirme aujourd’hui l’intention de l’Etat de détenir 100% du capital d’EDF. Cette évolution permettra à EDF de renforcer sa capacité à mener dans les meilleurs délais des projets ambitieux et indispensables pour notre avenir énergétique», a-t-elle expliqué, provoquant un bond immédiat de l’action du groupe.

Fendre l’armure

Ce discours était aussi l’occasion pour cette «techno» de «fendre l’armure», selon l’expression chère à l’un de ses mentors, Lionel Jospin. La nouvelle première ministre souffre en effet d’un manque d’incarnation politique qui commence à se voir dans les enquêtes de popularité. C’était donc le moment d’affirmer une personnalité devant les députés et plus globalement devant les Français. C’est ce qu’elle a tenté de faire, malgré un ton très scolaire et strict, en mentionnant notamment à plusieurs reprises son CV de technicienne et de préfète, atypique pour un premier ministre. «Si je suis ici devant vous, je le dois à la République, c’est elle qui m’a tendu la main», a-t-elle continué en référence à son statut de pupille de la nation, fille d’un père «jamais vraiment revenu des camps».

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Prenant la parole après la première ministre, Marine Le Pen, dont le groupe est resté calme, a persévéré dans sa stratégie de normalisation constructive tout en estimant que le président faisait «comme s’il ne s’était rien passé» après les élections législatives. Mathilde Panot, la cheffe de file des députés Insoumis, groupe beaucoup plus agité ce mercredi, a quant à elle utilisé des mots durs, estimant que la première ministre laissait entrevoir un mandat sans compromis mais ouvert à «toutes les compromissions».

La première véritable épreuve parlementaire du nouveau gouvernement est prévue pour le 18 juillet avec l’examen du projet de loi sur le pouvoir d’achat, qui doit être présenté ce jeudi en Conseil des ministres. L’objectif est de l’adopter avant fin juillet ou début août, quitte à jouer les prolongations dans cette session extraordinaire. L’atmosphère de ce discours et sa réception dans l’Assemblée laissent augurer d’un mois de juillet tendu, si ce n’est bouillant, au Palais-Bourbon.