France

Elles disent «non» au harcèlement

Les accusations lancées à visage découvert contre l’élu écologiste Denis Baupin confirment la fin d’une certaine domination masculine en politique. De plus en plus de femmes estiment que la parité impose un changement dans la pratique du pouvoir

Elles ne se tairont plus. Depuis les accusations de harcèlement sexuel lancées lundi à visage découvert par plusieurs élues et assistantes parlementaires contre le député français de Paris Denis Baupin, l’heure est à la mobilisation. Le nouvel appel lancé par Libération, après un premier texte signé en mai 2015 par une quarantaine de journalistes, a recueilli plusieurs signatures d’anciennes ministres ou d’élues nationales ou européennes, dès sa publication mardi.

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«Il va falloir que les partis prennent ce sujet à bras-le-corps», clame le collectif Levons l’omerta, dont fait partie l’eurodéputée PS Isabelle Thomas: «La parité a imposé le changement d’époque, explique celle qui, en 1986, fut l’une des meneuses des manifestations étudiantes parisiennes contre la loi Devaquet. Notre révolte contre le harcèlement doit prouver aux hommes que les pratiques d’antan sont définitivement révolues.»

La réalité de l’affaire Denis Baupin – contraint à démissionner séance tenante de la vice-présidence de l’Assemblée nationale française lundi, alors qu’il nie farouchement les faits et a promis des poursuites judiciaires – illustre le dilemme du sexe en politique, et des pratiques qui continuent de hanter les travées d’un certain nombre d’institutions. L’ex-député écologiste (il a quitté le parti à la mi-avril), était connu pour ses manières de «dragueur lourd». Mais le silence, jusque-là, prévalait.

Aucune plainte n’a d’ailleurs été déposée par celles qui l’ont accusé, dans les colonnes de Mediapart et au micro de France Inter, de les avoir harcelées à coup de SMS sexuels ou même de les avoir, dans certains cas, molestées physiquement. Un silence problématique, puisque ce type de délit est, en France, prescrit au bout de trois ans. Ce qui n’a pas empêché le parquet d’ouvrir, de son propre chef, une enquête préliminaire: «Il faut comprendre l’engrenage, explique une responsable d’Europe-Ecologie, qui demande désormais la démission pure et simple de son poste de député. Une fois que le silence a commencé à s’installer, le briser est encore plus difficile. On craint les moqueries. On redoute les pressions. Le but de notre appel est de redire qu’il faut parler. Tout de suite et coûte que coûte.»

Les faits reprochés à l’élu parisien donnent une indication de ce qui continue, trop souvent, de se passer dans l’arène politique, où beaucoup de femmes disent devoir faire face à un «univers radicalement masculin qui n’a pas compris le changement profond des mentalités». Contrairement à l’ancien patron du Fonds monétaire international Dominique Strauss-Kahn, traîné en justice par l’écrivaine Tristane Banon avant le scandale du Sofitel de New York de mai 2011, Denis Baupin n’est pas accusé d’agression sexuelle ou de viol. Sa compagne et mère de leurs enfants, la ministre du Logement Emmanuelle Cosse, a d’ailleurs courageusement répondu aux questions mardi matin à la radio, affirmant que «la justice doit être saisie et doit trancher, que les faits soient avérés ou non».

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Il aurait pu sans doute encore bénéficier de «l’omerta» en vigueur s’il n’avait pas pris part, le 8 mars, à une initiative contre les violences faites aux femmes. La colère de ses victimes a éclaté. «Comportement, attitude, indignation… on a souvent du mal à juger ce qu’on doit faire. Les hommes mal intentionnés brouillent en permanence les lignes», poursuit Isabelle Thomas. D’où l’importance de parler: «Il faut inciter les femmes à sortir du piège de la séduction, dont certaines d’entre elles jouent, c’est une réalité», complète une ancienne collaboratrice de l’ex-député Georges Tron (UMP), toujours aux prises avec la justice pour harcèlement sexuel.

Parler vite, surtout, pour éviter que les circonstances de l’acte commis ne soient ensuite oubliées, travesties, déformées. Que s’est-il exactement passé, par exemple, lors de la réunion de Davos en janvier 2015? Le ministre français des Finances, Michel Sapin, est accusé dans un livre récent de s’être mal comporté envers une journaliste, ce qu’il a de nouveau vigoureusement contesté mardi. «C’est de la calomnie, tous ceux qui étaient présents vous le diront. J’aurai pu entamer des poursuites pour diffamation, mais je ne l’ai pas fait» a-t-il répondu au Temps.

Problème: plusieurs témoins ne sont pas aussi catégoriques: «Il ne faut jamais oublier que les hommes politiques sont des champions dans l’art de réécrire l’histoire à leur profit», explique une journaliste signataire, en mai 2015, du premier appel «Bas les pattes» dénonçant le sexisme et les mains baladeuses des hommes politiques français. «Cette démarche collective se voulait un combat de principes, une première étape pour dénoncer un système et un climat», poursuit la journaliste de Libération Laure Bretton. L’affaire Baupin marque, à l’évidence, que ces «combattantes» ne lâcheront plus rien.


 

«Il y a de quoi faire passer les eurocrates pour des eurotrash»

Le Parlement européen, celui qui a été élu en mai 2014, a visiblement échappé aux affaires de mœurs pourtant assez répandues dans les hauts lieux du pouvoir. «Aucun cas de harcèlement sexuel ou d’abus de pouvoir n’aurait été dénoncé à la justice», déclare un habitué des lieux.

En revanche, personne n’oublie le scandale qui avait secoué l’institution en 2011. Une fonctionnaire avait démissionné avec fracas, accusant ses deux supérieurs d’avoir usé de leur pouvoir afin d’obtenir des faveurs de trois collaboratrices. Celles-ci auraient été par la suite promues à des postes de responsabilité, sans passer des concours. Les identités des protagonistes étaient un secret de polichinelle, mais la presse avait renoncé à les révéler par crainte de procès en diffamation.

Le journal français L’Obs avait donné des détails. Dans sa lettre de démission, l’accusatrice s’était dite choquée par des pratiques assez courantes chez des «eurocrates». Elle avait frappé fort en arrosant son courrier électronique aux 6000 fonctionnaires ainsi qu’aux 736 eurodéputés, à leurs assistants et aux stagiaires. «En un seul clic, elle créa un séisme, avait relevé le journal. Y’a de quoi faire passer les eurocrates pour des eurotrash.»

La journaliste qui avait alors fait l’enquête pour le journal français avait toutefois souligné que le harcèlement n’était pas seulement une prérogative des hommes, mais de toute personne de pouvoir, hommes et femmes confondus. «Je me rappelle qu’une fonctionnaire m’avait expliqué, sur le ton de la blague, la raison des hôtels entourant le parlement: les 5 à 7», avait-elle raconté.

Le parlement n’a pas donné de suite à l’accusation. Bien au contraire. Son service informatique a pris des dispositions pour intercepter les courriers liés à cette affaire. Et les responsables ont tout fait pour faire savoir que la femme en question, avant d’écrire sa lettre de démission, était en congé de longue durée «pour des raisons couvertes par le secret médical», sous-entendant qu’elle serait une déséquilibrée. (Ram Etwareea)


«Au Parlement européen, la parité sert de rempart»

Pas question de limiter la question du harcèlement sexuel en politique aux frontières de l’Hexagone. Pour Isabelle Thomas, tous les pays européens sont concernés.

Le Temps: Vous avez signé le texte «Pour que l’impunité cesse». Croyez-vous qu’il aura un impact?

Isabelle Thomas: Le harcèlement sexuel en politique n’est pas qu’une affaire franco-française, comme certains voudraient le faire croire. Il y a eu des cas au Parlement européen. J’en tire d’ailleurs une première conclusion: l’importance de la parité dans les assemblées. Plus les femmes sont nombreuses à être élues, plus elles forment un rempart contre ce type de comportement machiste inacceptable. Croyez-moi, ça change la donne!

Je note aussi que les pays où la mobilisation des femmes sur ce sujet est la plus forte ne sont pas toujours ceux qu’on croit. Les Scandinaves sont bien sûr à la pointe. Mais l’Espagne a aussi beaucoup progressé sur ce point. Avec toujours une constante: libérer la parole, lutter contre le silence qui étouffe.

- Il y a toujours une part de séduction en politique. Le harcèlement sexuel n’y est-il pas lié?

- Je récuse complètement cet argument parce que je refuse cette façon de faire de la politique. Je ne supporte pas les élus masculins qui jouent cette carte. Il ne faut pas être dans l’émotion quand on est élu. Nous avons tout à gagner à des débats rationnels. En France, la manière d’appréhender le pouvoir reste très vieux jeu, avec un président qui voit sa vie personnelle exposée et n’hésite pas à en jouer. Cette pratique du pouvoir-séduction au sommet de l’Etat brouille les cartes et complique tout. Il faut absolument s’extirper de ce modèle. (R.W.)

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