Pourquoi ils disent «touche pas à mon Alsace!»

France. Frontalière de la Suisse, l’Alsace vit trés mal sa dilution régionale. Sur fond de crise identitaire et de fort ressentiment contre le centralisme parisien

C’est un autocollant qui dit la colère, à la manière disciplinée des Alsaciens. Arboré sur les pare-brise, plaqué sur les panneaux routiers, il répète un slogan simple et accusateur pour la gauche au pouvoir en France: «Touche pas à mon Alsace!» Comme si cette région singulière était aujourd’hui victime d’un scandaleux racisme. «L’âme alsacienne est une réalité. Et plus ils chercheront à gommer notre spécificité, plus elle rejaillira de façon identitaire, parfois problématique», s’énerve Michèle Striffler, élue centriste de Mulhouse et ex-députée européenne.

Ils? Pas besoin de poser deux fois la question pour obtenir, à Strasbourg ou Mulhouse, l’ex-Mülhausen arrimée jusqu’en 1798 aux treize cantons de Suisse centrale, la même réponse. «C’est bien triste à dire, mais l’Alsace est victime de deux maux: sa classe politique médiocre, et le centralisme des élites parisiennes», ponctue Jo Weber, un militant historique du syndicat CFDT local.

Jo et son épouse Denise sont assis, face à une pile de documents annotés, à une table du café Broglie à Strasbourg. Juste en face, la librairie du même nom organise en soirée un débat sur le «devenir» de la région. Ils remuent cartes, articles, statistiques. «On ne nous fera pas croire que ce découpage, qui arrimera demain l’Alsace à la Lorraine et à la Champagne-Ardenne, a été bien réfléchi et bien conçu», s’énervent les deux octogénaires. Les voilà qui ruminent en dialecte: «En fait, nous sommes tombés de notre piédestal, poursuit Jo, mémoire de l’ex-bassin minier alsacien. Il nous reste bien sûr la prospérité des travailleurs frontaliers en Allemagne et en Suisse. Mais notre économie n’est plus aussi dynamique. Le partenariat rhénan est loin d’être optimal. Le chômage a nettement augmenté. Et contrairement aux Bretons ou aux Corses, nous ne sommes pas craints à Paris!»

La carte de la future région est à la une des Dernières Nouvelles d’Alsace. Adieu, dès 2015 (voir encadré) à l’Alsace de deux départements. Bonjour le «Grand-Est», de Chaumont à Strasbourg (assuré d’en être le chef-lieu) en passant par Metz. Rationnel? Non. Même Catherine Trautmann, historique élue socialiste de cette région acquise à la droite, s’avoue dépitée. Pas consultée. Pas écoutée: «En Suisse, un tel découpage serait impensable. On ne s’est même pas posé les questions des compétences de la future région avant d’en dessiner les contours. C’est dire!»

Son successeur à la mairie de Strasbourg, Roland Ries, socialiste lui aussi, acquiesce: «On crée des rancœurs, des vicissitudes qu’il faudra désormais dépasser.» Pour les deux élus, un mariage avec la Lorraine était «viable». Une histoire partagée. Un dialecte mosellan proche de l’alsacien. Pourquoi, en revanche, épouser la riche Champagne, si proche de l’Ile-de-France, et les Ardennes, terres nordistes? Le «sage» Jo Sifferlen, longtemps prêtre de la cathédrale de Strasbourg, est inquiet. «Si l’on n’y prend pas garde, on va finir par donner l’identité régionale en pâture au Front national. Le regain d’autonomisme leur sert des arguments sur un plateau.» Un FN d’autant plus aux aguets qu’il est très bien implanté dans ce terroir historiquement démocrate-chrétien.

Tous le concèdent: ce feuilleton régional est une caricature de la France verticale, mal décentralisée, sourde aux particularismes. Mais ils sont aussi lucides: l’Alsace a perdu du terrain par sa propre faute. Le rejet en 2013, par référendum, d’une collectivité unique (fusion de la région et des deux départements) a été le point d’orgue de cette sorte d’isolement alsacien devenu un piège. Jean-Paul Walter préside le Théâtre alsacien, une association culturelle de théâtre en dialecte. «Le message n’était pas clair. Nos élus se sont déchirés. On a brouillé notre propre avenir», dit-il. Faute de réformes, le cliché d’une Alsace repliée, égoïste a été conforté: «Beaucoup veulent nous enfermer dans notre droit local, poursuit Jean-Pierre Walter. On fait de nous l’exception que la République ne peut plus admettre. Alors qu’au contraire, Paris devrait miser sur notre biculturalisme européen.»

«Touche pas à mon Alsace!» est jusque-là resté un mouvement très pacifiste. Pas de «bonnets rouges» ou de tracteurs lancés contre les bâtiments publics, comme dans la turbulente Bretagne. «Que voulez-vous, on est comme vous, les Suisses: respectueux de l’ordre et des biens publics», sourit Menotti Bottazzi, un infatigable activiste social du cru. Le malaise n’est est pas moins profond. Insidieux: «L’Alsace paie aussi son ambiguïté, explique l’universitaire Richard Kleinschmager. Longtemps, elle s’est voulue plus française que la moyenne. Nous étions, après avoir été Allemands de 1870 à 1918, les bons soldats de la République. L’idée que l’Alsacien obéit, y compris quand on lui interdit de parler le dialecte comme ce fut longtemps le cas, a imprégné les mentalités.»

Sauf que cette fois, la blessure est à vif. Attisée par la crise et la défiance généralisée envers les politiques. Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas déjà promis, dans le galop d’un meeting alsacien, d’abroger les nouvelles régions s’il retrouve un jour l’Elysée? Daniel Salzmann est guide au Musée historique de Mulhouse. Face à une fresque murale de Guillaume Tell commandée au XVIIIe siècle par une famille calviniste anti-française, il questionne: «Vous croyez vraiment que cette grande région va coûter moins cher? Et vous pensez qu’à Paris, ils ne vont pas un jour remettre en cause notre concordat [prêtres et pasteurs sont payés par l’Etat] et notre droit local, hérité de l’époque allemande, en matière de sécurité sociale [les remboursements sont meilleurs] ou de jours fériés [il y en a plus]?»

L’Alsace calcule et cogite. Son budget social n’est pas en déficit. Son avenir se joue avec Bâle, la Sarre ou le Bade-Wurtemberg. Son bilinguisme est une chance. Alors? «Je ne dis pas que l’identité est une panacée, nuance l’élue de Mulhouse Michèle Striffler. Ma fille de 20 ans, comme sa génération, est plutôt indifférente à la géographie régionale. Le dialecte est de moins en moins parlé par les jeunes. Ce qu’il faut maintenant, c’est éviter que ce nouveau découpage accouche d’une entité territoriale et bureaucratique de plus, où les fonctionnaires parisiens feront la loi.»

Un mariage avec la Lorraine était viable. Mais pourquoi épouser la riche Champagne et les Ardennes?

France Frontalière de la Suisse, l’Alsace vit très mal sa dilution régionale

Sur fond de crise identitaire et de fort ressentiment contrele centralisme de Paris