Dans son magasin de photocopies, coincé dans une allée du souk de Khan al-Khalili, la télévision de Hassan Kemel, 53 ans, ronronne sans discontinuer et personne n'y prête attention. Il suffit pourtant d'une seule image, celle du président iranien Mahmoud Ahmadinejad, barbe noire et poing levé, pour qu'un essaim de badauds se forme en un temps record autour de son comptoir. «C'est un musulman qui a le courage de tenir tête aux Etats-Unis et à Israël. Voilà un vrai leader!» s'enthousiasme Hassan Kemel, visage fin et moustache grisonnante, en distribuant à l'assemblée des tasses de thé fumant. Autour de lui, clients, passants et boutiquiers du coin approuvent d'un hochement de la tête.

«Homme du peuple»

Là-bas, en République islamique d'Iran, les diatribes enflammées de cet islamo-populiste commencent à déclencher de sérieux grincements de dents. Ses détracteurs, de plus en plus nombreux, lui reprochent de desservir les intérêts de son pays en provoquant systématiquement ses adversaires. Ici, au contraire, dans les rues poussiéreuses du Caire, c'est justement ses paroles belliqueuses qui séduisent les Egyptiens, et plus particulièrement les classes populaires. «En Egypte, dès qu'un leader musulman ou arabe se met à défier les Etats-Unis et Israël, alors il est systématiquement perçu comme un héros, constate l'Egyptienne Maye Kassem, professeure de sciences politiques à l'Université américaine du Caire. C'est tout à fait révélateur du fossé qui existe entre les masses populaires et nos élites dirigeantes qui sont perçues, ici, comme des marionnettes de Washington.»

Aux yeux des laissés-pour- compte, Ahmadinejad incarne l'humilité. «C'est un homme simple, qui s'habille humblement, avec des vestons sans cravate. C'est un homme du peuple, qui ne se déplace pas avec une pléthore de gardes du corps», s'exclame Aïssa Ibrahim Khalid, 43 ans, un ingénieur du son, croisé devant la mosquée Al Hussein.

A première vue, rien ne prédestinait le président iranien à une telle popularité auprès des Egyptiens. L'Iran - autrefois la Perse - a toujours été perçu comme un ennemi potentiel par les pays arabes. De plus, ses ambitions nucléaires pourraient remettre en cause l'équilibre du Moyen-Orient, déjà largement en péril.

L'Iran, à majorité chiite, représente également une menace, en termes d'influence régionale, pour les nombreux pays arabes où le sunnisme, l'autre branche principale de l'islam, est majoritaire. L'année dernière, le président Moubarak osa même déclarer que les chiites «sont en général toujours loyaux à l'Iran et non aux pays dans lesquels ils vivent». Hassan Kemel, lui, voit les choses autrement. «C'est vrai, dit-il, qu'il y a certains politiciens arabes qui s'inquiètent d'un croissant chiite. Mais pour moi, Ahmadinejad est un musulman avant tout!»

Cet engouement inédit pour l'actuel président iranien, dont n'a jamais bénéficié son prédécesseur Mohammad Khatami, connu pour être plus modéré, ne se limite d'ailleurs pas au Caire. Dans les rues de Damas, en Syrie, et dans certains quartiers d'Amman, en Jordanie, on parle d'Ahmadinejad comme d'un héros qui sait tenir tête à l'Occident. Au Bazar de Damas, il apparaît même en photo aux côtés de Bachar el-Assad et de Nasrallah, le leader du Hezbollah chiite libanais.

«Nos leaders corrompus et incapables»

«Pas étonnant!» s'exclame le dissident égyptien Saad Eddin Ibrahim, qui dirige, au Caire, le Centre de recherches Ibn Khaldoun. «Aux yeux de la rue arabe, nos leaders sont des autocrates, corrompus et incapables», dit-il. Alors, du coup, Ahmadinejad, perçu comme le nouveau chef d'un «front du refus», vient combler le vide laissé par l'absence d'un leader arabe emblématique. Et ça marche, à lire ce sondage, publié à l'automne dernier par le Centre Ibn Khaldoun, selon lequel Ahmadinejad s'avère être la deuxième figure moyen-orientale la plus citée par les personnes interrogées, juste après Nasrallah, et avant Khaled Meshal, le chef politique du Hamas palestinien.

Quant à la technologie nucléaire iranienne, elle n'a pas l'air de déranger la rue arabe. Au contraire. «60% des Egyptiens s'accordent à dire que c'est le droit de l'Iran de développer ses capacités nucléaires», remarque Saad Eddin Ibrahim. Avec, à l'appui, cet argument lancé ce jour-là par Hassan Kemel, et entendu à longueur de journée à travers les allées colorées du souk de Khan al-Khalili: «Quand Israël dispose de la technologie nucléaire, et que tout le monde se tait, alors pourquoi l'Iran n'y aurait pas droit?»

Or, ce sont justement ces ambitions nucléaires iraniennes qui inquiètent, en haut, la classe politique égyptienne. En guise de surenchère, Gamal Moubarak, fils du président égyptien, annonça ainsi à l'automne dernier la volonté de relancer le programme nucléaire civil de son pays, après un gel de vingt ans. Aujourd'hui, la possibilité d'une intervention américaine en Iran est également au cœur des préoccupations des chefs d'Etat des pays arabes. «Ils savent que si l'Iran est attaqué par les Etats-Unis, ça risque de déstabiliser la région», remarque Maye Kassem. «Dans le fond, les Etats du Golfe et les pays arabes ont moins peur de la technologie nucléaire iranienne que d'une intervention américaine, qui pourrait provoquer une riposte iranienne, par voie de guerre asymétrique», note un diplomate européen en poste aux Emirats arabes unis.