Jeudi après-midi, le premier ministre chrétien-démocrate flamand Yves Leterme a remis au roi la démission de son gouvernement, en place depuis moins de cinq mois. Il n’avait plus d’autre choix après la décision, en milieu de journée, des libéraux flamands de l’Open-VLD de quitter la majorité. Ce parti, en perte de vitesse en Flandre, a décidé de jouer son va-tout en faisant siennes les exigences des «flamingants» les plus durs, ceux qui réclament la fin immédiate des droits dont jouissent encore quelque 100 000 à 150 000 francophones vivant en Flandre, dans la périphérie de Bruxelles…

Si, numériquement, le gouvernement dispose encore d’une majorité à la Chambre des députés, la situation d’Yves Leterme est devenue intenable puisque sa formation, le CD & V, reste le seul parti flamand de la majorité, alors que trois partis francophones en sont membres (le PS, les libéraux du MR et les centristes du CDH). En clair, la majorité flamande de Belgique (60% des 10 millions de Belges) est devenue minoritaire au sein du gouvernement fédéral, ce qui lui enlève toute légitimité. Si le roi accepte cette démission, des élections anticipées pourraient avoir lieu en juin.

La faute à «BHV»

Cette énième crise montre que le fossé séparant la Flandre néerlandophone, d’une part, et Bruxelles et la Wallonie francophones d’autre part, est devenu quasiment infranchissable. Le gouvernement est, en effet, tombé sur un dossier hautement symbolique, celui de «BHV».

«Bruxelles-Hal-Vilvorde» est un arrondissement électoral et judiciaire qui réunit la région bruxelloise – constituée de 19 communes francophones – à 35 communes de sa périphérie flamande (Hal et Vilvorde) afin de permettre aux dizaines de milliers de francophones qui y vivent de voter pour les partis francophones de Bruxelles et d’être jugés en français.

Pour la Flandre, ces droits apparaissent comme insupportables car ils remettent en cause l’unité de leur territoire qu’ils conçoivent comme un espace unilingue néerlandophone. L’ensemble de la classe politique flamande, soutenue par son opinion publique, réclame donc la scission de cet arrondissement: les francophones de Flandre, qui y sont souvent nés, n’auraient d’autre choix que l’assimilation ou l’émigration…

Arsenal discriminatoire

Pour la Flandre, il s’agit aussi de dissuader les non néerlandophones de venir s’installer dans la périphérie flamande, afin de contenir l’extension de la «tache d’huile» francophone. Elle n’a pas hésité, pour ce faire, à mettre en place tout un arsenal discriminatoire, réservant par exemple la vente de ses logements et terrains aux seuls néerlandophones, refusant le bénéfice de certaines allocations sociales aux francophones, interdisant tout affichage en français ou à ses fonctionnaires de s’exprimer dans la langue de Molière, obligeant les enfants à ne parler que néerlandais dans les cours de récréation, etc.

Les francophones, eux, refusent cette logique territoriale, parfaitement conscients qu’elle conduira, à terme, à une scission du pays. Pour bien faire comprendre à la Flandre qu’elle allait trop loin dans sa volonté d’instaurer un véritable apartheid linguistique, les francophones ont exigé, pour prix de la scission de BHV des «compensations territoriales», en particulier un élargissement de la région bruxelloise aux six communes majoritairement francophones de la périphérie de la capitale, ce qui permettrait une jonction avec la Wallonie. Une revendication inacceptable par la Flandre, qui refuse de céder le moindre pouce de son territoire.

Une mission de plusieurs mois, conduite par l’ancien premier ministre flamand, Jean-Luc Dehaene, a débouché, mardi, sur une impasse, d’où le départ des libéraux flamands, hier, qui ont flairé le bon coup politique. Mais, cette crise-ci est d’une particulière gravité. Car la Flandre est déterminée à passer outre l’opposition des francophones pour scinder BHV, c’est-à-dire à imposer la loi de la majorité néerlandophone à sa minorité francophone. Or, le pacte sur lequel repose l’existence de la Belgique a toujours été d’éviter de telles oppositions qui ne pourraient qu’aboutir à l’éclatement du pays.

Les partis politiques indépendantistes pèsent aujourd’hui en Flandre, selon les sondages les plus récents, plus de 40% de l’électorat (NV-A, liste Dedecker, Vlaams Belang). Logiquement, cette lame de fond indépendantiste a gagné la plupart des autres partis soucieux de ne pas apparaître comme de mauvais Flamands, comme le montre la crise actuelle: les libéraux flamands et même Groen!, le parti écologiste flamand, exigent désormais la scission de BHV. La partie semble donc bien mal engagée dans un pays miné par ses conflits linguistiques et qui va exercer la présidence tournante de l’Union européenne à partir du 1er juillet.