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Disparition d’un grand artisan de la Genève internationale

François Nordmann retrace le parcours de Vladimir Petrovski, ancien directeur général du Palais des Nations unies, qui illustre la grande transition entre le communisme et la mondialisation à la fin du XXe siècle

Incidences

Mort d’un artisan de la Genève internationale

Vladimir Petrovski fut directeur général du Palais des Nations de 1993 à 2002. Il est décédé à Moscou le 21 février dernier des suites d’une longue maladie. Il a été l’avocat inconditionnel, efficace et puissant du rôle de Genève dans la constellation des Nations unies, un ami de la Suisse et un diplomate hors pair qui a imprégné l’histoire diplomatique du dernier quart du XXe siècle.

Spécialiste des questions de sécurité, il était également l’un des meilleurs connaisseurs des Nations unies au sein du Ministère soviétique des affaires étrangères. Secrétaire de la délégation soviétique à la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, de 1972 à 1975, il fut le partenaire du représentant de la Suisse, l’ambassadeur Edouard Brunner, dont il devint un ami.

A Moscou, il gravit pendant la Guerre froide les échelons d’une carrière qui allait faire de lui le vice-ministre des Affaires étrangères de l’URSS. A ce titre il fut, dès 1986, l’un des pères de la diplomatie de la perestroïka. Autrement dit, il mit au point la politique de coopération, d’ouverture et de rapprochement avec l’Occident que le président Gorbatchev a proclamée du haut de la tribune des Nations unies en 1987.

Après la fin de l’URSS, il fut appelé à New York par Boutros-Ghali et devint, en 1992, secrétaire général adjoint de l’ONU chargé des affaires politiques. Ce choix a provoqué les critiques de la droite américaine: l’ONU est le dernier employeur au monde qui donne du travail à des communistes, tonna la presse américaine, même dans sa déclinaison libérale.

En 1993, Vladimir Petrovski fut donc nommé à Genève. Il n’était pas homme à se laisser marginaliser. A partir de Genève, il se tailla un empire au sein des Nations unies, bien décidé à tirer le meilleur parti de l’office dont il avait désormais la charge.

Il fit valoir l’action en faveur du désarmement – un de ses thèmes préférés, lui qui avait œuvré au traité sur l’interdiction des essais nucléaires et prônait de tout temps la coopération internationale.

Puis il a tenté de fédérer les diverses baronnies qui s’étaient développées à Genève, où chaque organisation internationale se considérait comme indépendante du système des Nations unies: il est parvenu à rationaliser et à coordonner leur travail, jetant les bases d’une action que ses successeurs poursuivront.

Il eut à cœur de réhabiliter le patrimoine intellectuel de la Société des Nations, avec sa fantastique bibliothèque: un joyau de Genève, qui lui confère une place unique dans l’histoire de l’organisation internationale, de la sécurité et de la coopération entre Etats.

Enfin, il est devenu l’agent actif de la Genève internationale au secrétariat et dans les réunions auxquelles il participait à New York, assurant la promotion du centre international de conférences et des innombrables réunions de commissions. La session spéciale de l’Assemblée générale consacrée au développement social s’est tenue sous son égide.

A ses yeux, Genève avait pour vocation de devenir un centre mondial pour la paix, ouvert à la diversité et au changement. Il avait une vision du nouveau paradigme de sécurité qui devait être mis en œuvre dans le monde à partir de Genève: n’avait-il pas collaboré à rédiger l’Agenda pour la paix que le secrétaire général Boutros-Ghali avait eu mission de préparer dès son arrivée à New York, en 1992?

Il cultivait soigneusement ses relations avec le Conseil fédéral, se rendant relativement souvent à Berne, ou recevant ses membres à Genève, et il a ainsi contribué à renforcer les liens entre l’ONU et le pays hôte et à les sortir de la routine. Il s’engageait également dans la vie locale. Historien de formation, professeur de relations internationales, il a encouragé les universitaires à se pencher sur l’histoire des Nations unies et de la Société des Nations, leur offrant toutes les ressources et facilités à sa disposition, maintenant ainsi de précieux contacts avec le monde académique. Favorable à l’entrée de la Suisse dans l’ONU, il a suivi de près la campagne de 2001 et la votation du 3 mars 2002, qui a eu lieu quelques jours après la fin de ses fonctions de directeur général.

Il fut aussi à l’origine des journées «portes ouvertes» qui ont permis à la population genevoise de se familiariser avec les bâtiments et les jardins du Palais des Nations. Il ne s’agissait pas seulement de favoriser les relations publiques des institutions internationales établies à Genève en accueillant les visiteurs l’espace d’un week-end. Diplomate de l’école classique, il a compris la nécessité d’associer la société civile aux efforts des Etats pour la paix et l’action internationale. Il s’adressait non seulement aux acteurs politiques, mais aussi aux responsables de la vie économique et sociale, aux intellectuels et aux dignitaires religieux de toutes sortes.

Vladimir Petrovski a marqué son passage au Palais des Nations comme nul autre. Grand serviteur des Nations unies, de l’institution comme de l’esprit, bâtisseur de ponts, il incarne la transition imposée par l’histoire entre le régime communiste et la mondialisation qui lui a fait suite.

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