Arabie saoudite

Disparition de Jamal Khashoggi: la Turquie resserre l’étau sur Riyad

Equipe spécialement dépêchée sur place, présence d’un médecin légiste: les officiels turcs continuent de dévoiler des informations sur le sort de l’opposant saoudien. Mais le mystère demeure: enlevé ou assassiné?

Les services de renseignement américains avaient connaissance d'un projet saoudien, impliquant le prince héritier Mohammed Ben Salmane, affirme mercredi le Washington Post. Ce plan consistait à attirer le journaliste Jamal Khashoggi dans un piège pour l'arrêter. Selon le journal, le journaliste de 59 ans avait fait part aux plusieurs de ses amis de sa méfiance à l'égard de propositions qui lui auraient été faites par des responsables saoudiens. Interrogé par les journalistes, le porte-parole adjoint du département d'Etat Robert Palladino a affirmé mercredi que les Etats-Unis n'étaient pas informés de menaces pesant sur Jamal Khashoggi. 

Que s’est-il passé le mardi 2 octobre dans les murs du consulat d’Arabie saoudite d’Istanbul? Ce jour s’est joué le destin de Jamal Khashoggi, ancienne personnalité du sérail saoudien, devenue ces derniers mois l’une des voix les plus critiques envers la politique du prince héritier saoudien Mohamed ben Salmane. Khashoggi avait rendez-vous à 13 heures pour obtenir un certificat de divorce qui devait lui permettre, le lendemain, d’épouser sa nouvelle compagne, de nationalité turque.

Il n’est plus réapparu depuis lors. Mais si le mystère reste entier sur ce qui l’attendait dans le bâtiment du consulat, les officiels turcs, eux, n’ont aucun doute: ils s’emploient à décrire comment, deux heures après son arrivée, l’opposant aurait été tué par une équipe de Saoudiens, spécialement accourus sur place, avant que son corps soit démembré avec une scie de boucher.

Un passage risqué par le consulat

Les responsables turcs n’ont pas fait les choses à moitié. La presse turque, mais aussi plusieurs médias internationaux, a été inondée de détails sur les événements de la journée, tels qu’ils ont été consignés par les services de renseignement. Jamal Khashoggi, qui s’était exilé il y a un an près de Washington, savait que ce passage par le consulat de son pays était risqué. Il avait demandé à sa compagne de l’attendre dehors et de sonner l’alarme s’il devait ne pas revenir, en contactant un proche du président turc, Recep Tayyip Erdogan.

Les craintes de l’opposant étaient fondées. Ce même jour, selon les informations et les images fournies par Ankara, deux avions privés saoudiens se posaient à l’aéroport d’Istanbul. En tout, 15 passagers saoudiens, dont les identités et les allées et venues ont également été dévoilées par les autorités turques: des agents des services de renseignement, des officiers de l’armée de l’air, un membre de la garde du Palais royal, ainsi que le chef d’un service de la police scientifique. En clair: un médecin légiste, spécialisé dans les autopsies, dont la présence s’est rapidement convertie en l’indice le plus saillant, aux yeux des Turcs, que «l’équipe d’assassins» avait l’intention délibérée de se débarrasser du corps de Khashoggi.

Bal de voitures diplomatiques

«C’était comme Pulp Fiction», en est venu à déclarer au New York Times un officiel turc sous le sceau de l’anonymat. Les deux avions sont repartis le jour même, à quelques heures d’intervalle. Entre-temps, des chaînes de télévision turques ont également diffusé de nombreuses images de caméras de vidéosurveillance, à l’aéroport et aux abords du consulat, dont il est logique de penser qu’elles n’auraient pas été dévoilées sans l’accord des autorités turques, tant cette affaire est devenue sensible.

Or qu’y voit-on? Un bal de voitures diplomatiques, pénétrant dans la cour du consulat peu après l’opposant, ainsi qu’une fourgonnette noire, aux vitres teintées, dont on soupçonne qu’elle a servi ensuite à transporter Jamal Khashoggi à la résidence du consul, distante de quelques centaines de mètres. Etonnamment, le personnel turc de cette même résidence avait été mis en congé ce jour-là. De la même manière, les autorités saoudiennes – qui ont promis d’ouvrir prochainement le consulat aux enquêteurs turcs – assurent que les images prises par les caméras au sein du consulat et de la résidence n’ont pas été enregistrées.

Révélations en cascade

L’insistance avec laquelle le pouvoir turc a rapidement ébruité les détails de cette affaire s’explique peut-être par les liens très étroits qu’entretenait Jamal Khashoggi avec les proches du président Erdogan. Mais ces révélations en cascade s’inscrivent aussi dans un climat de forte tension entre l’Arabie saoudite et la Turquie. Pour simplifier: alors qu’elle traverse une grave crise économique, la Turquie penche plutôt du côté du Qatar, l’émirat mis en quarantaine par Riyad et les Emirats arabes unis. Pour parfaire le triangle, les Etats-Unis sont aujourd’hui plus proches que jamais de l’Arabie saoudite, qui avait été le premier pays étranger où s’était rendu le président Donald Trump.

Complication supplémentaire: c’est dans une chronique régulière dans le Washington Post que le Saoudien critiquait la guerre menée par son pays au Yémen, ainsi que l’autoritarisme de plus en plus manifeste exercé par le jeune prince héritier Mohamed ben Salmane. Or le grand journal de la capitale fait partie de ceux que vilipende de manière quotidienne ce même Donald Trump.

De fait, après avoir fait mention de l’utilisation d’une scie à os, les officiels turcs ont aussi émis l’hypothèse que Jamal Khashoggi ait pu être enlevé, et non assassiné. L’enquête se centrerait ainsi sur une voiture sortie de la résidence du consul qui, à l’inverse de celles qui l’accompagnaient, n’aurait pas pris le chemin de l’aéroport d’Istanbul.

Précédent à Genève

A l’instar d’autres pays arabes – et de la Turquie –, l’Arabie saoudite a une tradition bien établie d’enlèvement des dissidents. Alors qu’il se trouvait à Genève en 2003, le prince Sultan ben Turki (qui défendait l’établissement de réformes au sein du Royaume) aurait été «drogué» à son insu et mis dans un avion, avant de se réveiller, deux semaines plus tard, dans un hôpital à Riyad. Mercredi, l’agence Reuters révélait une information déroutante: à l’en croire, les services secrets britanniques suivraient la piste d’un Jamal Khashoggi qui aurait été, lui aussi, drogué à Istanbul mais qui serait ensuite décédé en raison d’une overdose.

Alors qu’il avait déposé plainte à Genève dix ans plus tard, le prince Sultan ben Turki avait disparu à nouveau, cette fois à Paris. Supposément ramené à Ryad, il n’a plus donné, lui non plus, le moindre signe de vie.

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