Hwang In-cheol sort une image de sa sacoche. Sur un cliché jauni, un jeune homme fier, entouré de deux enfants rieurs. «C’est la dernière photographie de mon père avant sa disparition. Il a été enlevé en 1969 lors du détournement d’un vol sud-coréen par un agent nord-coréen», raconte le Sud-Coréen, de passage à Genève pour témoigner d’un épisode étrange des relations entre les deux Corées.

L’histoire de Hwang Won aurait pu rester au registre des sombres faits divers, si son fils ne s’était pas mis en tête d’en faire une cause nationale. Quarante-trois ans après les faits, Hwang In-cheol parcourt sans relâche les villes de son pays pour que les «disparus» du 11 décembre 1969 ne sombrent pas dans l’oubli. Ce jour-là, un avion de la Korean Air dans lequel se trouvent son père et 49 autres passagers est détourné par un espion de Pyongyang vers la Corée du Nord. Deux mois plus tard, sous la pression internationale, la dictature de Kim Il-sung relâche 39 des 50 otages. Les onze autres ne reverront jamais leur pays.

«Il a critiqué le système»

Ils font partie des 517 kidnappés recensés par Séoul depuis la fin de la guerre de Corée, en 1953. Jusque dans les années 1980, Pyongyang a enlevé de nombreux citoyens sud-coréens et japonais, recrutés de force pour former des espions nord-coréens à la langue et aux mœurs de leur pays. Le Japon, de son côté, accuse le régime stalinien d’avoir kidnappé 17 Japonais, dont 12 seraient encore détenus à ce jour. Le dossier ne cesse d’empoisonner les relations diplomatiques entre Pyongyang et Tokyo, qui multiplie les initiatives pour réclamer le retour de ses ressortissants.

Dernier exemple en date, le 8 novembre, à l’Université de Genève. Le gouvernement japonais y a organisé un symposium pour «promouvoir la compréhension de la communauté internationale» sur ce contentieux. C’est ainsi que Hwang In-cheol s’est retrouvé propulsé en Suisse, pour témoigner aux côtés de familles de victimes japonaises.

«Je veux savoir où se trouve mon père et s’il est encore vivant», dit-il. Ce qu’il sait de son père depuis sa disparition provient des rares témoignages des kidnappés retournés chez eux et recueillis par les médias. Ils racontent que, à leur arrivée sur le territoire nord-coréen, des cadres du régime les ont soumis à une séance d’«éducation politique». «Mon père a critiqué le système communiste. Ils ont menacé de le tuer, mais il a continué. Alors ils l’ont séparé du groupe pour l’emmener ailleurs», raconte Hwang In-cheol.

De leur propre gré

Un an après les faits, l’ONU dénonce le détournement du vol interne de la Korean Air. La Corée du Nord rejette toute ingérence dans ce qu’il considère comme une «affaire domestique». Puis c’est un long silence, jusqu’en 2001. Cette année-là, Sung Kyung-hee, l’une des deux hôtesses du vol détourné, réapparaît lors d’une des séances de retrouvailles des familles séparées, organisées régulièrement par la Croix-Rouge. «Elle a affirmé que les 11 personnes restées en Corée du Nord étaient encore vivantes.» La nouvelle, non confirmée, bouleverse Hwang In-cheol, qui a alors 33 ans.

Depuis là commence sa longue mobilisation. Mais ni les appels des ONG, ni les lettres des proches des victimes ou les demandes du «groupe de travail sur les disparitions forcées ou involontaires» créé par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU n’infléchiront la position de Pyongyang. La dictature affirme que les passagers et membres d’équipage présents sur son territoire sont restés dans le pays de leur propre gré.

Hwang In-cheol est allé jusqu’à engager des détectives privés en Corée du Nord pour tenter de retrouver la trace de son père. «D’après mes informateurs, il pourrait se trouver à Pyongyang et travailler pour les services secrets. Mais rien n’est sûr», dit-il. Contrairement au Japon, la Corée du Sud s’est montrée plutôt discrète sur la question des disparus. En vertu de la politique du «Rayon de soleil» inaugurée par l’ancien président sud-coréen Kim Dae-jung entre 1998 et 2008 pour rapprocher les deux Corées, les sujets sensibles ont longtemps été esquivés.

Hwang In-cheol place ses espoirs dans la communauté internationale. Au nom de l’ONG qu’il a créée en août, Good Friends for the Taken, il est allé plaider la semaine dernière pour une action auprès de Human Rights Watch, du Comité international de la Croix-Rouge et du Haut-Commissariat de l’ONU pour les droits de l’homme. Désormais, il attend avec impatience la session du Conseil des droits de l’homme, en mars 2013. D’ici là, les alliés de Pyongyang que sont la Chine, la Russie ou Cuba seront sortis du Conseil. «Ce sera une nouvelle occasion de faire pression sur la Corée du Nord.»