Ils sont Pakistanais, Egyptiens, Jordaniens, Afghans, ou encore Algériens. Pour l'administration Bush de l'immédiat après-11 septembre 2001, ils étaient tous suspectés d'activités terroristes, voire d'appartenance à Al-Qaida. Certains ont été arrêtés à l'heure du laitier, d'autres parce que leur visa était échu, d'autres encore parce que leurs collègues de travail trouvaient leur comportement suspect. Mais tous (plusieurs centaines) l'ont été à cause de la couleur de leur peau et de leur religion: l'islam. Enfin, tous ont été détenus arbitrairement – pour la plupart au secret – ou le sont encore, ou ont été expulsés vers leur pays d'origine. Ce sont les «disparus d'Amérique».

Soutenus par l'Union américaine pour les libertés civiles (ACLU), douze de ces «disparus» ont porté plainte contre les Etats-Unis, mardi à Genève, devant le groupe de travail de l'ONU sur la détention arbitraire. Pour Anthony Romero, directeur exécutif de l'ACLU, «il est évident que les pratiques policières mises en œuvre par les autorités américaines au nom de la lutte antiterroriste ont porté de graves atteintes aux libertés individuelles des immigrants. Nous soumettons cette plainte auprès des Nations unies pour que la politique et les pratiques des Etats-Unis reflètent non seulement les normes constitutionnelles nationales, mais aussi les principes internationaux reconnus en matière de droits de l'homme concernant la liberté et ses privations.»

Si le sort des prisonniers de Guantanamo a fait et fait toujours grand bruit, celui des «disparus» de l'après-11 septembre est resté beaucoup plus discret. «Il faut bien comprendre, poursuit Anthony Romero, que l'administration Bush a tout fait pour garder le plus grand secret sur ces incarcérations illégales. A tel point que les renseignements que nous avons obtenus auprès des consulats des pays d'origine de détenus nous ont été plus utiles pour nos recherches que les déclarations.»

Obtenir l'identité des détenus

Selon l'ACLU, qui se dit incapable de donner le nombre exact des «disparus d'Amérique», des fonctionnaires du gouvernement américain ont admis, dans les semaines qui ont suivi le 11 septembre, avoir incarcéré 765 immigrés musulmans et américains d'origine arabe, sans les avoir inculpés ni leur avoir donné accès à un avocat ou à leur famille. Toujours selon l'ACLU, le gouvernement américain a admis avoir expulsé un total de 478 de ces immigrés. Mais, conclut l'organisation de défense des droits civils, les démarches visant à obtenir l'identité des détenus ou à savoir de quoi ils étaient accusés ont été rejetées par le gouvernement.

Parmi les douze plaignants qui se sont adressés hier au groupe de travail de l'ONU contre la détention arbitraire (six Pakistanais, trois Jordaniens, deux Egyptiens et un Algérien), trois sont toujours incarcérés aux Etats-Unis: l'un depuis vingt-huit mois, les deux autres depuis vingt-trois et vingt mois. Enfin, comme l'a expliqué hier à Genève Khurran Altaf, expulsé au Pakistan après dix-huit ans passés aux Etats-Unis, les conséquences de sa détention sans motif n'ont pas pris fin avec elle. Comme la plupart des expulsés, il doit affronter la méfiance de ses nouveaux voisins.