France voisine

Disparus, jamais revenus…

On recense au moins quinze disparitions inquiétantes ces dernières années en Savoie, Haute-Savoie et Isère. Les familles veulent savoir si Nordahl L., mis en examen pour l’assassinat de la petite Maëlys et d’un jeune militaire, n’aurait pas croisé la route de leur proche

Ce 6 octobre 2010 est une journée qui commence comme les autres pour Adrien Fiorello (22 ans). Il quitte à pied son domicile de Firminy dans la Loire et rejoint l’arrêt de bus. Une heure de trajet pour rallier Saint-Etienne où il étudie le droit. Il prépare un master, projette de s’inscrire dans une école de greffier à Agen. Garçon qui pratique les arts martiaux, au physique solide (1,90 m). «Equilibré et sain», résume Marie-France, sa mère. Qui poursuit: «Quand vous m’avez dit que votre journal était suisse, j’ai pensé à Terre des hommes, Adrien voulait s’engager avec eux, pour vivre une expérience dans l’humanitaire. Il avait un grand cœur.»

Son fils n’avait pas de secret pour elle. Vie rangée, rythmée par les cours et le sport. La gendarmerie lui apprendra certes qu’il s’était fait un nom (ou plutôt un pseudo) sur Internet en commentant et résumant avec brio des matches du FC Barcelone, «mais la face cachée de mon fils s’est limitée à cela».

Sept ans sans nouvelles

Ce jour d’octobre 2010, le signal du téléphone d’Adrien est repéré pour la dernière fois à 17h37 à Chambéry, en Savoie, à 160 km de chez lui. «Que faisait-il si loin au lieu d’être à la fac? Nous ne connaissons personne là-bas, pas de famille, pas d’amis. Nous avions rendez-vous le soir même, il ne se serait pas éloigné sans me prévenir», s’interroge encore aujourd’hui Marie-France.

Sept ans sans nouvelles. Pas de trace de vie, de mort non plus. L’enquête a duré une année. La famille a fait ensuite appel à l’association Assistance pour la recherche des personnes disparues (ARPD) puis à un détective privé. Marie-France et son mari Salvatore ont répertorié les Fiorello à travers l’Europe au cas où leur fils aurait contacté un parent lointain. Sans aucun résultat. Le temps a passé, lent, accablant.

Ces jours-ci, il y a à nouveau de l’agitation chez les Fiorello. Le téléphone ne cesse de sonner, la porte d’entrée aussi. Des journalistes essentiellement. Va-et-vient qui redonne espoir, renvoie des années en arrière, fait couler les larmes aussi. Lorsqu’elle a appris que Nordahl L., le suspect dans l’enlèvement de la petite Maëlys fin août en Isère, avait été mis en examen le 20 décembre pour l’assassinat d’Arthur Noyer, un jeune militaire disparu lui aussi à Chambéry (durant la nuit du 11 au 12 avril 2017), Marie-France Fiorello a immédiatement fait un rapprochement avec l’histoire de son fils. La presse a vite évoqué l’hypothèse d’un tueur en série.

Jean-Christophe Morin, 23 ans, a disparu vers 3 heures du matin. Il était, paraît-il, inquiet, avec le sentiment d’être poursuivi

Thierry Dran, le procureur de Chambéry, n’a lui-même pas écarté cette possibilité et a promis «de regarder toutes les disparitions inquiétantes dans la région». Il y en a une quinzaine en Savoie, Haute-Savoie et Isère. Marie-France Fiorello raconte: «On est interpellé parce qu’on a appris que le téléphone de Nordahl L. avait borné dans les mêmes zones et aux mêmes heures que celui d’Arthur Noyer la nuit de sa disparition et qu’ensuite son crâne avait été retrouvé. On en déduit comme les autres familles que Nordahl L. est peut-être mêlé aussi à la disparition de notre fils. On ne l’accuse pas mais c’est une petite porte qui s’ouvre.» L’avocate de la famille Fiorello va saisir le procureur de Chambéry pour que le dossier d’Adrien soit greffé aux autres enquêtes.

Sombres mystères au fort de Tamié

Massif des Bauges, entre Savoie et Haute-Savoie, col du Tamié à 1000 mètres d’altitude. Beaucoup de neige. Le silence est entrecoupé de cris de jeunes lugeurs au loin. Plus haut, engoncé dans le froid et la brume, le fort de Tamié avec son 1,8 km de remparts a commandé à partir de 1876 la place d’Albertville. Les 16 hectares sont désormais livrés aux civils: accrobranche, tyrolienne de 300 m de long pour 70 de haut, parcours de santé et jusqu’en 2011 un célèbre festival techno/électro/psy-trance appelé Elément III. En 2010, le 12 septembre, Ahmed Hamadou, un Chambérien de 45 ans, venu avec deux amis, reparti seul, disparaît. Une mauvaise rencontre, pensent ses proches. 

Lors de l’édition suivante, en 2011, presque jour pour jour, Jean-Christophe Morin, 23 ans, connaît le même sort. Il s’était déplacé en stop depuis Sallanches. Vers 3 heures du matin, un témoin le voit quitter les lieux. Il était, paraît-il, inquiet, avec le sentiment d’être poursuivi. Son sac à dos a été retrouvé le lendemain en contrebas près d’un container à poubelles. Les abords escarpés du fort ont été ratissés, sans succès. Des chiens ont été déployés et un hélicoptère a survolé le secteur.

«Vous venez pour le disparu?» demande d’emblée le patron de la Villa des Fleurs

Pour Adeline, la sœur de Jean-Christophe, les thèses de l’accident et de la disparition volontaire ne tiennent pas. Elle appelle aujourd’hui les enquêteurs à réétudier toutes les pistes après la double mise en examen de Nordahl L. Elle veut savoir s’il était dans le secteur ce jour-là. «Je veux me faire confirmer que mon frère n’a pas fait le choix de disparaître volontairement et qu’il n’est pas un fêtard qui a trop consommé et a été victime d’un accident parce que cela ne lui ressemble pas», a-t-elle déclaré à la presse.

Sondages dans le lac

Talloires, coquet village au pied du massif de la Tournette (2351 m), en bord du lac d'Annecy. Les rues sont vides, l’hiver a chassé les touristes. Certains reviendront après les fêtes, «des Suisses surtout qui pratiquent le paddle», indique un homme, le seul croisé ce jour-là. Il tient le Comptoir de Seb, une brasserie. Il est aussi propriétaire des murs de la Villa des Fleurs, un hôtel haut de gamme. «Vous venez pour le disparu?» demande-t-il d’emblée.

Adrien Mouralmié, un cuisinier belge de 24 ans, qu’il venait d’embaucher à la Villa des Fleurs, n’a pas donné signe de vie depuis le 4 juillet 2017. Ses affaires sont restées dans sa chambre. Son compte en banque et son téléphone n’ont connu aucune activité. Il appelait sa mère tous les jours. Lui faisait part de sa volonté de monter sa propre affaire à Namur et d’amasser de l’argent en attendant. Les autorités françaises ont prévenu sa mère que les enquêteurs se penchaient sur l’hypothèse Nordahl L.

Le patron du Comptoir de Seb: «Le lac a été sondé et ça n’a rien donné. C’est ce Nordahl qui a fait ça, ça ressemble aux autres affaires. La presse raconte que Chevaline, au bout du lac, c’est peut-être lui aussi.»

Chevaline sur les premières pentes du massif des Bauges, le 5 septembre 2012, quatre morts le long d’un chemin forestier. La famille Al-Hilli, des Anglais en vacances. Le mari, son épouse et la mère de celle-ci sont abattus froidement. Un cyclotouriste de la région également. Les deux petites filles du couple ont survécu. On ignore encore qui est l’auteur de cette tuerie. Nordahl L.? Les enquêteurs n’excluent rien même si le scénario est très différent.

Le nom de Nordahl L., 34 ans, apparaît pour la première fois dans la nuit du dimanche 27 août 2017. Un mariage à Pont-de-Beauvoisin en Isère. Maëlys, 9 ans, disparaît vers 3 heures. Les invités partent à sa recherche, fouillent la forêt avoisinante, alertent la gendarmerie. Nordahl L., invité de dernière minute pour le dessert, est vite suspecté. Il a été vu parlant avec la petite qui par ailleurs est montée dans son automobile (traces d’ADN), «pour voir si mes chiens étaient là», clame-t-il.

Ancien militaire maître-chien, réformé pour cause de consommation de drogue et de conduites instables, il est «un nono qui adore les enfants et les animaux», selon ses proches, «un type pervers et violent, un manipulateur, un accro au porno», selon d’anciennes compagnes. Il vit à Domessin, près de Chambéry, «est un petit dealer», ont dit des voisins.

Un crâne et des os

La nuit du 27 août, son Audi A3 est vue par deux caméras de vidéosurveillance avec une silhouette frêle en robe blanche aux côtés du chauffeur. Il change de short «à cause de vin versé dessus» (vêtement jamais retrouvé), son téléphone a été mis en mode avion. Le lendemain il a des griffures au bras et au genou, lave à fond son véhicule avec un produit puissant. Il est arrêté, mis en examen pour l’enlèvement et l’assassinat de Maëlys. Il nie tout en bloc. Il dément aussi être impliqué dans la disparition et la mort d’Arthur Noyer. Le jeune militaire sortait d’une discothèque la nuit du 11 avril 2017, faisait du stop pour rejoindre sa caserne. Une Audi A3 apparaît dans des films de vidéosurveillance. Des investigations ont révélé une recherche effectuée par Nordahl L. sur Internet le 25 avril 2017 «sur la décomposition du corps humain».

«Lorsqu’on a des éléments nouveaux comme ceux-ci, les familles veulent qu’on les exploite à fond pour connaître enfin la vérité», commente Bernard Valezy, un policier qui est le responsable pour Rhône-Alpes de l’ARPD. L’association demande l’ouverture d’un fichier national des disparitions qui serait géré par une délégation interministérielle. En attendant, elle soutient les familles, fournit des conseils, utilise les réseaux sociaux.

Bernard Valezy fait part aussi du cas de Nordine Seghiri, 49 ans, disparu en juillet 2015 aux alentours de l’hôpital de Chambéry où il était soigné. «Son crâne et des os ont été retrouvés en mai 2016 à La Ravoire, à 7 km de l’hôpital. L’enquête a conclu à une mort naturelle. La famille n’a jamais cru à cela, encore moins maintenant», explique le policier.

Une autre famille, les Suppo, se demande aujourd’hui si Nordahl L. n’aurait pas croisé la route de leur fils. Nicolas, 30 ans, a disparu à Echirolles (Isère) le 15 septembre 2010. Parti sans papiers, sans moyen de paiement, sans vêtements et en laissant son appartement intact. «Il était ouvrier spécialisé, il a pris sa pause comme d’habitude et s’est comme volatilisé», témoigne Yves son père. Le dossier a été classé. Il demande sa réouverture.

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