A chacun sa place. A chacun sa révolution. Pour les fidèles du régime, c’est sur la place Azadi (Liberté) que les festivités du 31e anniversaire de la révolution se sont essentiellement concentrées jeudi. Filmés par la télévision d’Etat, ils ont brandi, comme d’habitude, les symboles officiels de la République islamique: le drapeau vert, blanc, rouge, frappé de l’insigne «Allah», les portraits des deux guides suprêmes (Rudollah Khomeiny, et son successeur Ali Khamenei), accompagnés de pancartes marquées par le slogan «A mort l’Amérique!».

Ignorés des caméras gouvernementales, et rassemblés sur la place Sadeghieh, à l’ouest de la capitale, les opposants antigouvernementaux ont eu, eux, un tout autre message à apporter. «A bas le dictateur!», et «Référendum! Référendum!», ont-ils scandé à la barbe des bassidjis (miliciens islamistes), avant de diffuser, malgré la censure croissante, leurs propres images sur Internet.

Le rendez-vous avait été donné officieusement, quelques jours plus tôt, par plusieurs leaders du «mouvement vert», dont Mir Hossein Moussavi, candidat malheureux au scrutin du 12 juin dernier. Dans un entretien publié sur son site «kalame», il avait préalablement osé dénoncer, pour la première fois, les «dérives du régime». La révolution n’a pas éliminé «la tyrannie et la dictature», avait-il également concédé, en appelant à des réformes dans le cadre d’une République islamique, dont il fut, à l’époque, un des importants acteurs.

Ce double anniversaire, à l’image d’une classe politique traversée par de profondes fissures, a vite tourné à la confrontation. A Téhéran, Shiraz, Ispahan, Ahwaz ou encore Tabriz, les protestataires ont été accueillis par les forces antiémeute à coups de gaz lacrymogène. Ces dernières ont également chargé sur la foule avec des balles en plastique colorées, leur permettant d’identifier ultérieurement les protestataires en cavale.

Les principales figures de la contestation ont, elles aussi, été rapidement prises à partie par des miliciens habillés en civil, alors qu’elles rejoignaient la place Sadeghieh. Certains sites de l’opposition rapportent que les gardes du corps de l’opposant Mehdi Karoubi auraient été blessés en tentant de le protéger. L’épouse de Mir Hossein Moussavi, Zahra Rahnavard, aurait également échappé de justesse à des coups portés contre elle.

Les ultras du régime de Téhéran avaient prévenu leurs adversaires. «Aucune manifestation de l’opposition ne sera tolérée pour le 31e anniversaire de la Révolution islamique», avait ainsi déclaré le président Mahmoud Ahmadinejad à la veille de l’anniversaire de la révolution. «Le 22 bahman (11 février) est le jour de la destruction de la sédition», dit également un texto envoyé, cette semaine, sur des milliers de téléphones portables iraniens.

Ces intimidations n’ont pourtant pas entamé la détermination des protestataires. Rodés à l’exercice, ils sont plusieurs milliers à avoir, une fois de plus déjoué la répression, en se dispersant à travers la capitale, et en osant même, à plusieurs reprises, arborer des banderoles vertes.

Retransmis en direct sur le petit écran iranien, le discours de Mahmoud Ahmadinejad, place Azadi, n’a pas échappé aux cris de «Mort au dictateur!» et «Menteur! Menteur!», scandés par quelques effrontés qui s’étaient infiltrés dans la foule des fidèles au régime. Pourtant, le pessimisme commence à gagner les rangs des protestataires. «Ça fait maintenant plus de sept mois qu’on manifeste. Pour quel résultat», s’interroge une manifestante en rappelant que de nombreuses personnes ont à nouveau été arrêtées pendant les manifestations d’hier. «On nous arrête, on ferme nos journaux, on tue nos amis… En jouant la carte de la violence, le régime est gagnant. Il est temps que l’opposition songe à de nouvelles méthodes de contestation», dit-elle.