Les premiers à l’apercevoir passer en coup de vent entre deux portes en restèrent longtemps interdits. C’était bien lui, en bras de chemise, le nouveau chef de l’Etat, moustache en broussaille et clope au bec, virevoltant dans les longs couloirs du château de Prague sur la trottinette offerte par la joueuse de tennis Martina Navratilova. Il composait son administration sur des feuilles volantes, glissant ici les noms de dissidents revenus quelques jours plus tôt de longs exils intérieurs, comme Jiri Dienstbier; suggérant là d’offrir le Ministère de la culture au musicien américain Frank Zappa, qu’il admirait depuis toujours. Président feu follet, Vaclav Havel savoure, en ce mois de janvier 1990, chaque instant d’un état de grâce né quelques semaines auparavant dans l’improvisation générale de la «Révolution de velours».

Nous sommes le 17 novembre 1989. Le mur de Berlin est tombé huit jours plus tôt, et les Tchèques, presque surpris de leur propre audace, sont 50 000 à défiler, entre l’avenue Narodni et la place Vencelas. Ils réclament «davantage de liberté» à la clique de gérontes rouges anonymes qui gèrent une Tchécoslovaquie sous «normalisation» depuis l’écrasement du Printemps de Prague en août 1968. Quelques mois plus tôt pourtant, Gorbatchev, en visite à Berlin-Est, avait donné ce qui restera comme le «baiser de la mort» au potentat est-allemand Erich Honecker, en lui glissant ce mot d’avertissement: «Ceux qui ne saisissent pas le vent du changement finissent dans les poubelles de l’histoire.» Mais à Prague, on ne saisit rien. Le 17 novembre, le comité central du PC fait donner les matraques de la StB, la sécurité d’Etat. Pourtant tout va très vite. Deux jours plus tard, nouvelle manifestation pacifique, deux fois plus de monde. A chaque aube nouvelle, la foule ne cesse de grossir et les slogans se précisent. Les vagues promesses d’ouverture des apparatchiks ne suffisent plus. «Havel na Hrad!» («Havel au Château), scande tout un peuple. Débordées, les forces de police reçoivent l’ordre de laisse faire en attendant peut-être l’essoufflement du mouvement. Mais quand, le 23 novembre, Havel apparaît à la fenêtre du quotidien Lidové Noviny, aux côtés d’Alexandre Dubcek, le héros malheureux de 1968, l’affaire est pliée. Ce qu’il dit alors aux centaines de milliers de personnes amassées sur la place Venceslas sanctionne l’écroulement d’un des régimes communistes que l’on croyait l’un des plus durs d’Europe de l’Est: «N’ayez plus peur! L’amour et la vérité triompheront du mensonge et de la haine.»

A l’Est, l’automne des peuples emporte en moins de deux mois un système mis en place à Yalta. Très vite, Havel s’impose comme la figure principale de cette nouvelle ère, l’homme intègre et intransigeant, le discoureur charismatique à la voix monocorde, qui voit déjà une Europe agrandie et indivisible quand d’autres (à commencer par François Mitterrand, qui fera les frais de cette myopie) temporisent, stupéfaits par l’effondrement quasi instantané d’une architecture politique du continent qu’ils jugeaient immuable.

Prague devient le carrefour de ce nouvel espace de liberté, l’épicentre des possibles. On se bouscule chez le président-philosophe, auteur presque malgré lui d’une pièce politique géniale. Le «velours» est à la mode, C’est au Château qu’intellectuels et politiques de tout le continent convergent pour esquisser ce qui deviendra fatalement une Union européenne élargie – mais cela prendra un peu plus de temps que prévu: les Tchèques et leurs voisins n’adhéreront qu’en mai 2004.

La première déception intervient en 1992 déjà avec l’amorce de la séparation de la Tchécoslovaquie en deux nations distinctes. A Bratislava, c’est le tribun populiste Vladimir Meciar qui donne le ton: les Slovaques n’ont jamais eu de nation à eux, etc. A Prague, le premier ministre ultralibéral Vaclav Klaus, qui ne partage que son prénom avec Havel, n’y trouve rien à redire. A l’époque, les Slovaques sont perçus par les Tchèques comme un boulet sur l’autoroute de la bonne fortune qui s’est ouverte devant eux. Un «Divorce de velours»? Personne n’en voit l’utilité, mais personne non plus n’en déplore l’issue. Il est consommé le 1er janvier 1993. A Prague, Havel est élu à la tête d’un nouveau pays, la République tchèque. Il cohabite tant bien que mal avec Vaclav Klaus, chef d’un gouvernement qui va très vite faire de l’europhobie une marque de fabrique.

Bien sûr il y a des moments historiques, comme l’entrée de la République tchèque dans l’Alliance atlantique (1999), ou le geste de réconciliation («La Déclaration» de 1997) à l’égard des Allemands à propos de l’expulsion des Sudètes après-guerre – acte encore contesté encore aujourd’hui qui nécessita un vrai courage politique aussi bien du côté de Vaclav Havel que de celui de Helmut Kohl. Il y eut aussi des échecs: «la saloperie» de guerre russe en Tchétchénie, l’offensive en Irak qu’il a soutenue («Lorsqu’on passe à côté d’une vieille dame attaquée, on ne reste pas indifférent») mais qui était «si mal préparée». Et puis surtout, un monde qui change et n’écoute plus les esprits sages. Un peu isolé au Château, Havel y effectue deux mandats, mais son message porte moins auprès de ses concitoyens. Porteur d’un message cosmopolite dans un pays parfois étriqué et, plus encore, obsédé par la réussite matérielle, Havel se positionne en caution morale et intellectuelle alors que l’heure est à la dissolution dans le grand œuvre apocryphe de la globalisation. Il regrette alors le «provincialisme tchèque, cette petite mentalité mesquine qui se développe aujourd’hui sous la forme d’un antieuropéanisme selon lequel l’UE menacerait l’identité nationale. C’est nous, nous seuls qui pouvons nous priver de notre identité, par la dégradation de la langue que nous utilisons, par l’architecture minable que nous laissons réaliser, par le manque de respect pour le paysage culturel, pour nos monuments, […] par la construction de nouveaux monstres de la consommation, nous nous transformons en pays mondialisé le plus banal qui soit.» Pour ses détracteurs, Havel est devenu un «président bourgeois», occupé par ses sorties droits de l’homme sur la scène mondiale et par la gestion de son patrimoine familial restitué, quand l’opinion a des soucis plus terre à terre: emplois, retraites. Bourgeois oui, mais Havel l’était de naissance, avant que le cours de l’histoire n’en décide autrement.

Né le 5 octobre 1936 à Prague dans une famille d’entrepreneurs richissimes qui possédait des studios de cinéma et des immeubles, Havel a été privé d’études au nom de la lutte antibourgeoise menée par le régime communiste arrivé au pouvoir en 1948. Les biens familiaux confisqués, il exerce divers petits boulots, passe son baccalauréat en suivant des cours du soir, écrit, se lance dans le théâtre où il devient accessoiriste, éclairagiste et enfin dramaturge. Ses pièces convoquent théâtre absurde et héritage kafkaïen. Banni de la scène après le Printemps de Prague avorté, il refuse d’émigrer et s’engage dans la dissidence. En 1976, il élève sa voix contre l’emprisonnement des membres de Plastic People of the Universse, un groupe rock non-conformiste. Il rédige alors la fameuse «Charte 77», exigeant du pouvoir communiste qu’il respecte les engagements d’Helsinki sur les droits de l’homme. Harcelé par la sécurité d’Etat, il est mis au cachot en 1979 pour quatre ans.

De cette époque date en partie sa constitution fragile: les cellules de la prison de Ruzyne, près de l’aéroport, sont en effet réputées humides. Les paquets de Petra (la cigarette des ouvriers), qu’il consomme au rythme de trois par jour, n’aident pas non plus. Les premières alertes de santé interviennent en 1996, juste après son second mariage, avec l’actrice Dagmar Veskrnova, de vingt ans plus jeune que lui – sa précédente épouse, Olga, est décédée d’un cancer quelques mois auparavant. Atteint d’une tumeur au poumon, Havel est soigné, mais reste sous surveillance permanente. Car les rechutes (complications pulmonaires) sont fréquentes jusqu’à sa sortie de la scène politique. Il tire sa révérence au sommet de l’Etat le 2 février 2003, après une cérémonie soporifique au Parlement et un concert au Hard Rock Cafe. Il ne se remettra jamais vraiment à l’écriture, publie en 2007 des Mémoires un peu foutraques qui ne connaîtront pas le succès qu’elles méritaient. L’heure, en Europe comme à Prague, n’est plus aux grands principes et aux envolées lyriques.

Serge Enderlin a été correspondant à Prague entre 1993 et 1997 pour «Le Nouveau Quotidien», «Libération» et la RSR

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