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Une manifestation pro-gouvernement à Najafabad le 3 janvier 2018.
© MORTEZA SALEHI/AFP PHOTO

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Les divisions de l’Etat iranien au grand jour

Les manifestations exacerbent les tensions entre le président Rohani et les conservateurs, qui tiennent l’appareil sécuritaire

Les manifestants d’Iran ont semblé marquer un temps d’arrêt, mardi 2 janvier au soir, après un rappel à l’ordre sec du guide suprême, Ali Khamenei, la plus haute autorité du pays, et alors que les forces de sécurité et l’institution judiciaire se disaient prêtes à la plus extrême sévérité.

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Au sixième jour de ces rassemblements, entamés jeudi 28 décembre, des regroupements ont eu lieu à Touyserkan, dans l’ouest du pays, où six personnes avaient été tuées dimanche, à Chiraz (centre), à Karadj, ville populaire et de classes moyennes située en périphérie de la capitale, ainsi qu’à Téhéran. Au vu des images postées en ligne par des manifestants, certains étaient de moindre ampleur, dispersés par des policiers relativement peu nombreux. Les autorités n’ont fait état d’aucune victime, après deux nuits violentes – depuis jeudi, les médias d’Etat ont dénombré au moins 21 morts. Un millier de personnes ont été arrêtées en six jours, selon des chiffres officiels, dont 450 à Téhéran, où les rassemblements étaient pourtant moins importants.

États-Unis «fauteurs de troubles»

A la mi-journée mardi, le guide, Ali Khamenei, s’était brièvement exprimé pour la première fois sur les manifestations, à l’occasion d’une rencontre avec des familles de vétérans. Tranchant avec l’ouverture manifestée par le président, Hassan Rohani, envers ceux qui expriment dans la rue leur colère face à la stagnation économique et politique du pays, le guide a mis en garde contre une tentative «d’infiltration» des «ennemis» étrangers de l’Iran, qu’il accuse d’avoir usé «d’argent, d’armes, d’influence politique et de leurs services de renseignement» pour peser sur les événements.

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Lui emboîtant le pas, l’ensemble des responsables politiques iraniens ont dénoncé les encouragements qu’expriment depuis vendredi aux protestataires le président des Etats-Unis, Donald Trump, et le Département d’Etat. Des contre-manifestations organisées par l’Etat dans plusieurs villes du pays ont diffusé, mercredi, ce message éprouvé, en Iran, pour discréditer et effrayer les contestataires. Le principal groupe réformateur, emmené par l’ex-président Mohammad Khatami, qui dispose de peu d’influence sur ces mouvements sans leaders, qui mêlent classes populaires et une partie de la classe moyenne, n’a eu d’autre choix que de condamner «les fauteurs de troubles» et la «profonde duperie» des Etats-Unis. M. Rohani a demandé au président français, Emmanuel Macron, avec lequel il s’est entretenu mardi par téléphone, d’agir contre les moudjahidin du peuple, un groupe d’opposition en exil basé en banlieue parisienne, puissant lobbyiste et très actif en ligne, que M. Rohani accuse «d’encourager la violence».

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Perte de confiance 

Alors que le chef du Tribunal révolutionnaire de Téhéran affirmait mardi que les agitateurs pourraient être passibles de la peine de mort, chaque camp tentait d’échapper à la colère de la rue, qui blâme aussi bien le gouvernement que les factions conservatrices, et où certains cortèges n’hésitent pas à chanter des slogans hostiles au guide. Du côté du gouvernement modéré de M. Rohani, le Ministère de l’éducation supérieure a affirmé mardi qu’il entreprendrait des démarches pour que les étudiants détenus sans charges sévères soient libérés, afin qu’ils puissent assister à leurs examens de fin d’année, dans quelques jours.

Les factions conservatrices opposées à M. Rohani, quant à elles, chargeaient un peu plus le président, et ses mauvais résultats économiques. Il avait suscité de fortes attentes dans la population en promettant une reprise économique, après la signature de l’accord international sur le nucléaire iranien, en juillet 2015, et la levée d’une partie des sanctions internationales. «Le gouvernement paraît capable de surmonter cette crise, estime l’analyste conservateur Amir Mohebbian. Mais le vrai danger, c’est la perte de confiance des gens dans sa capacité à résoudre leurs problèmes.»

Manque de transparence pointé du doigt

En réalité, cette perte de confiance a été précipitée ces derniers mois par les conflits de plus en plus ouverts entre les deux camps. Des responsables d’institutions étatiques et para-étatiques, de fondations religieuses et caritatives, et une part du clergé n’ont pas digéré la manière dont M. Rohani les a frontalement accusés de piller les deniers publics, en présentant au parlement son budget pour l’année 2018, en décembre 2017. Dans un effort de «transparence», M. Rohani avait «supplié» les parlementaires de l’aider à «réduire» les financements de ces institutions, «dont personne ne sait qui a la charge». «Lorsque nous leur demandons où l’argent a été dépensé, ils nous répondent: «Ce n’est pas votre affaire. Vous nous avez donné l’argent. Bonsoir! Nous le dépenserons comme nous l’entendons.»

Ces déclarations avaient été suivies d’un rassemblement antigouvernemental, le 28 décembre, à Machhad (est), fief d’une richissime fondation religieuse, Astan-e Qods, que dirige le rival malheureux de M. Rohani à la présidentielle de mai 2017, Ebrahim Raisi. Son beau-père, principale autorité religieuse de la ville, a été convoqué par le Conseil de sécurité nationale pour qu’il s’explique sur son rôle dans ces manifestations. Il les avait ouvertement soutenues, avec des médias ultra-conservateurs. Le mouvement avait dès le lendemain entraîné d’autres mobilisations spontanées à travers le pays, échappant à tout contrôle.

Attaques contre les élites

La rupture d’une partie de la population avec ses dirigeants de tous bords, qu’expriment les manifestations depuis six jours, a été précipitée par une autre figure conservatrice: l’ex-président populiste Mahmoud Ahmadinejad. Lâché par ses anciens soutiens «ultra», menacé par la justice et devenu un imprévisible provocateur, celui-ci a multiplié les attaques ces derniers mois contre les «élites» institutionnelles du pays – en premier lieu la famille Larijani, l’une des plus puissantes du pays, dont l’un des membres, allié de M. Rohani, préside le parlement, tandis qu’un autre a été nommé par le guide à la tête de l’institution judiciaire.

M. Ahmadinejad se tient silencieux depuis le début des mouvements de rue, il est largement discrédité auprès du public après neuf ans d’exercice du pouvoir. Mais ses successeurs parmi les factions conservatrices n’ont jamais réussi à rassembler sa base électorale, mise à mal par la politique de rigueur budgétaire de M. Rohani, avide de ses ruées contre l'«establishment», et saisie par ses provocations contre Ali Khamenei.

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