Il aura survécu un peu moins de dix ans à son chef, le colonel-dictateur Mouammar Kadhafi. Tuhami Khaled, le patron de la sinistre Agence libyenne de la sécurité intérieure, est mort la semaine dernière, sans que cette mort (qui reste à être confirmée officiellement) provoque le moindre bruit. Tuhami Khaled était pourtant poursuivi par la Cour pénale internationale pour une série de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre. Lorsque, le 15 février 2011, la police a violemment réagi à la première manifestation de Benghazi, la deuxième ville de Libye, l’appareil de répression s’est mis rapidement en place. Dès les premiers jours, c’est le chef des services de sécurité intérieure qui organisera les arrestations, les «disparitions», la torture, le viol de tout opposant potentiel, ces «rats» que Mouammar Kadhafi avait menacé d’exterminer. Son homme de main n’a jamais été réellement inquiété par la justice, protégé dans son exil par l’Egypte du président Abdel Fattah al-Sissi. Et, dix ans plus tard, il a emporté avec lui ses secrets.

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La preuve ultime que, exactement une décennie après ce soulèvement qui s’inscrivait dans la lignée des Printemps arabes, rien n’est résolu? De fait, la longue route sinueuse partie de Benghazi a fait d’innombrables détours, pour arriver il y a quelques jours à… Chavannes-de-Bogis, dans le canton de Vaud. Début février, sur les hauteurs du lac Léman, s’est ainsi ajoutée une couche supplémentaire de confusion. Sans que nul ne puisse prédire si cette nouvelle étape pourrait devenir, à terme, synonyme de miracle. Ou si elle ne fera qu’enfoncer encore davantage le pays dans les abîmes.

La Libye, ce sont aujourd’hui deux pouvoirs distincts, deux parlements, deux armées, deux banques centrales rivales qui émettent chacune de la monnaie… Mais c’est aussi une prolifération de milices armées qui font régner leur loi, des clans quasi mafieux qui se partagent les revenus de la rente pétrolière et les produits de trafics. Puis c’est aussi l’intervention de toute une série de puissances régionales qui ont pris fait et cause pour l’une ou l’autre des parties. A Tripoli, le Qatar, l’Italie et surtout la Turquie soutenaient jusqu’ici le «gouvernement d’union nationale», dirigé depuis cinq ans par Fayez Sarraj, et installé là, déjà à l’époque, par l’ONU. En face, l’Egypte, les Emirats arabes unis, la France et la Russie se sont alignés, eux, derrière le maréchal Khalifa Haftar.

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Exercice cousu de fil blanc

Le passé est désormais de rigueur car, dans leur réunion tenue à Chavannes-de-Bogis, les 74 délégués réunis par les Nations unies (sous le nom de Forum du dialogue politique libyen) ont décidé de secouer une nouvelle fois la barque. La mission de ces délégués? Nommer, d’un côté, un nouveau premier ministre chargé de succéder à Fayez Sarraj et, de l’autre, les trois membres d’un nouveau conseil présidentiel qui réunit les trois régions du pays. Des personnalités qui, à leur tour, devront œuvrer à la «réconciliation» de la Libye et préparer de nouvelles élections nationales censées se dérouler le 24 décembre prochain.

L’exercice, en réalité, était cousu de fil blanc. Alors que le maréchal Haftar, l’homme fort de l’Est libyen (la Cyrénaïque) a sérieusement mordu la poussière après avoir mené contre Tripoli un assaut qui a duré quatorze mois, le boulevard semblait ouvert pour installer au pouvoir un duo composé du puissant ministre de l’Intérieur (de Tripoli), Fathi Bachagha, et d’Aguila Salah, le chef du parlement exilé à Tobrouk qui s’était affiché comme une alternative sérieuse à Haftar. Or ce scénario, auquel l’ONU avait prêté son cadre et qui avait la faveur de beaucoup d’acteurs extérieurs, a subitement déraillé le 5 février. «Cette belle construction est subitement devenue un simple mirage», résume Jalel Harchaoui, chercheur au sein de l’Initiative Globale contre la criminalité transnationale organisée.

En lieu et place de ce duo de favoris, les délégués ont ainsi élu des «outsiders» qui semblent être arrivés de nulle part. Pour le poste de premier ministre, le plus déterminant, ce sera Abdel Hamid Dbeibah, un homme qui n’a aucune expérience en politique mais qui, en revanche, doit sa relative notoriété à d’autres facteurs: son cousin et partenaire économique, Ali Dbeibah, est ainsi soupçonné d’avoir détourné à son profit des milliards de dollars au temps du régime Kadhafi. Bien plus: pour protéger son empire financier, le clan Dbeibah a notamment «acheté» des milices armées dans la ville côtière de Misrata (ouest) dont les deux cousins sont originaires. Ces mêmes milices dont il s’agit en théorie de débarrasser le pays.

«Kleptocrates»

Bref: tout porte à croire que le nouveau premier ministre fait partie des «kleptocrates» qui se disputent les richesses de la Libye et contre lesquels Stephanie Williams, la responsable sortante de l’ONU chargée du dossier, entendait précisément œuvrer en encourageant les travaux de son Forum du dialogue politique libyen. Le cousin Ali Dbeibah était d’ailleurs l’un des 74 délégués présents à la réunion de Chavannes-de-Bogis, alimentant les soupçons d’un possible achat de voix, sur lequel l’ONU a promis d’enquêter.

«Qui représente ces délégués? De quelle légitimité disposent-ils?» s’interroge Moncef Djaziri, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne, en doutant fortement des résultats à attendre de ce processus «opaque». Il insiste: «A imaginer que ce gouvernement transitoire soit réellement formé et qu’il puisse organiser de nouvelles élections, à quoi cela nous avancera-t-il? Cela ne résoudra aucun des énormes problèmes auxquels le pays est confronté.»

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Dans l’immédiat, aussi bien la Turquie que la Russie ont continué d’amener hommes et matériel pour consolider leurs positions de part et d’autre de la ligne de front. Selon les estimations de l’ONU, quelque 20 000 mercenaires sont désormais présents sur le terrain et rendent aujourd’hui pratiquement impensable le retrait des forces étrangères, tel qu’il est stipulé dans la «feuille de route» qui doit guider l’action du nouvel exécutif.

L’étrange exercice qui s’est déroulé sur les bords du Léman a fait beaucoup de mécontents et de nouvelles alliances vont sans doute voir le jour. Les uns et les autres n’attendront que la première occasion venue pour tenter de saboter le processus et réclamer, à nouveau, leur part du gâteau. «La société libyenne est éreintée, exténuée par la guerre et les privations, rappelle Jalel Harchaoui. Elle est condamnée à rester spectatrice de ces manœuvres sur lesquelles elle n’a aucune prise.»