Le 3 novembre 2002 arrivait au pouvoir à Ankara le Parti de la justice et du développement (AKP) dont la plupart des dirigeants ont commencé leur carrière dans des formations islamistes. En dix années de pouvoir ininterrompu, l’AKP a transformé le visage de la Turquie.

Ceux qui connaissaient la Turquie du début des années 2000 l’admettent sans ambages: ce pays n’a plus rien à voir avec ce qu’il était à l’époque. En 2002, l’AKP hérite d’une Turquie frappée par la crise financière de 2001 qui a dérouté le secteur bancaire et vu galoper inflation et chômage. Aujour­d’hui, il dirige la 16e économie mondiale et table sur 3% de croissance à la fin de l’année. «L’économie est le grand succès de l’AKP, même si de nombreuses décisions déterminantes ont été ­prises en 2001 par le précédent gouvernement, constate Ali Carkoglu, politologue à l’Université Koç d’Istanbul. Notre mode de vie a changé. Toutefois, même si la croissance continue de la sorte pendant dix ans, nous n’atteindrons pas les niveaux de développement de l’Italie!»

Les militaires aux casernes

Sur le plan politique aussi, les changements sont de taille. Finie la tutelle de l’armée. Via un bras de fer musclé et l’ouverture de procès, l’AKP a ramené dans leurs garnisons des militaires habitués aux coups d’Etat. Avec le procès Ergenekon, il a aussi lutté contre «l’Etat profond», réseau illégal composé de membres de forces de sécurité, de militaires et de mafieux.

Le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, a en outre mené de 2002 à 2007 des réformes dans le cadre des négociations d’adhésion à l’Union européenne et ouvert les bras aux minorités kurde, alévi et rom. «Tout le monde, ou presque, se sent mieux dans la Turquie de 2012 que dans celle de 2002, confirme Ali Carkoglu. De nombreux tabous ont été levés, comme les questions kurde, arménienne et alévi. Mais c’est surtout le fait de dynamiques internes à la société auxquelles l’AKP n’a pas pu résister. Sur le fond en revanche, il n’y a eu aucune résolution de tous ces grands problèmes sociétaux.»

Fait inquiétant, l’AKP montre aujourd’hui un visage nationaliste et autoritaire, contrôle la quasi-totalité des institutions étatiques et mène des milliers d’arrestations contre ses opposants, kurdes, journalistes, universitaires, étudiants ou syndicalistes.

Sur le plan social, l’émergence d’une nouvelle bourgeoisie conservatrice a modifié l’image du pays. «L’AKP est un parti conservateur musulman et ne s’en cache pas, explique Bülent Küçük, sociologue à l’Université du Bosphore. Il veut éduquer une jeunesse religieuse et investit dans les valeurs conservatrices familiales.» Cette politique, associée aux tendances autoritaires, polarise la société turque, plus que jamais divisée entre les supporters du gouvernement (50% des électeurs ont voté pour l’AKP en 2011) et les autres, tels que les laïcs. «En dix années de pouvoir, l’AKP n’a pas réussi à convaincre une grande partie de la population de sa légitimité, constate Ali Carkoglu. C’est l’une de ses plus grandes défaites.»

Quant à la visibilité de la Turquie sur la scène internationale, elle a bénéficié du processus européen (aujourd’hui en cale sèche), d’une politique hyperactive dans la région et de coups de gueule médiatiques du premier ministre. Mais le Printemps arabe et l’insurrection syrienne ont ramené sur terre des dirigeants turcs devenus parfois arrogants et donneurs de leçons.