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Proche-Orient

Dix-huit mois de bombardements plus tard, le Yémen vit toujours en enfer

Cela fait exactement un an et demi que l’Arabie Saoudite bombarde le petit pays pauvre de la péninsule arabique pour y contrer l’influence de l’Iran. On y meurt de faim, tandis que cette guerre peu médiatisée est alimentée par les ventes d’armes des Occidentaux

Le Yémen est le seul pays du Golfe à ne pas disposer de pétrole. Est-ce ce qui explique le silence médiatique sur la guerre qui affame le plus pauvre pays de la péninsule arabique, le berceau de l'«Arabie heureuse» chantée par les Grecs et les Romains, qui compte tout de même 26 millions d’habitants? Six choses à savoir sur le conflit au Yémen, qui nous concerne.

 1   La guerre au Yémen est une guerre civile

Le Yémen est le seul pays où le Printemps arabe se soit traduit par un départ négocié, sous pression internationale et après 2000 morts, du pouvoir en place; en 2012, le président Saleh laissait la place à son vice-président Abdu Rabbu Mansour Hadi.

Mais tout a changé depuis. En 2014 les rebelles houthis, du nom d’un groupe chiite zaydite du nord, qui estiment avoir été mal traités lors de la création du Yémen unifié en 1990, se sont emparés de la capitale Sanaa, forçant le président Hadi à s’enfuir. Il est en septembre 2016 encore réfugié à Ryad, en Arabie Saoudite, mais une partie de son gouvernement est rentrée à Aden, dans le sud.

La situation politique est très confuse aujourd’hui. Le 1er avril 2015, «Le Temps» consacrait une vidéo explicative aux racines de la guerre au Yémen, quelques jours après les premiers bombardements d’une coalition de 9 pays emmenée par l’Arabie Saoudite. Des éléments d’explication toujours pertinents aujourd’hui.

 2  C’est aussi une guerre par procuration

La guerre civile se double d’une guerre par procuration: Ryad, le puissant voisin du nord saoudien, accuse les houthistes d’être téléguidés par les Iraniens. Quand en mars 2015 une nouvelle offensive houthiste a forcé Abdu Rabbu Mansour Hadi à quitter Aden pour aller se réfugier chez son protecteur saoudien, celui-ci, à la tête d’une coalition régionale de 9 pays, a immédiatement commencé ses bombardements; ce fut même une des premières décisions du nouveau roi Salman. «Ne vous y trompez pas, cette guerre est alimentée par l’Iran» disait encore début septembre le sénateur républicain John McCain. Beaucoup d’observateurs estiment pourtant que les houthistes se sont rapprochés des Iraniens seulement après avoir été attaqués, ayant besoin d’aide.

Ryad espère expulser les zaydites hors de Sanaa et rendre le pouvoir à son protégé Abdu Rabbu Mansour Hadi.

La guerre au Yémen est donc aussi, mais pas seulement, une des manifestations de la lutte pour la domination régionale entre Ryad et Téhéran.

Un des effets pervers de cette confrontation est le renforcement des groupes djihadistes comme Al Qaida dans la péninsule arabique: comme ils se battent aussi contre les houthis, ils sont relativement épargnés par l’Arabie Saoudite.

 3  La guerre au Yémen est alimentée par les Occidentaux

C’est avec des armes américaines, britanniques, françaises et même suisses que Ryad se bat. La résolution 2216 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée en avril 2015, un mois après les premiers bombardements saoudiens, a bien instauré un embargo sur les ventes d’armes aux combattants loyalistes pro-Houthis, mais pas sur celles destinées aux pays de la coalition menée par l’Arabie Saoudite. Une «hypocrisie meurtrière» dénoncée par Amnesty International, lors de la réunion des Etats parties au Traité sur le commerce des armes à Genève début septembre. Barack Obama a vendu pour plus de 115 milliards de dollars d’armes à Ryad pendant ses deux mandats, un record pour le site The Intercept. Les Britanniques ont vendu pour plus de 3,3 milliards de livres d’armes à Ryad depuis le début des raids aériens.

La Suisse aussi est impliquée. Alors qu’en mars 2015 Berne avait suspendu toutes les ventes d’armes à destination de l’Arabie Saoudite en raison de son implication dans le conflit au Yémen, au printemps le Conseil fédéral a autorisé l’exportation, pour 185 millions de francs, de matériel de guerre en Arabie Saoudite, au Bahreïn, en Egypte et aux Emirats arabes unis. Des pièces de rechange et de composants de systèmes de défense antiaérienne, ainsi qu’une petite quantité de munitions. «Il n’y a pas de raison de supposer que ce matériel soit utilisé dans les hostilités au Yémen», affirme le gouvernement.

 4   Les cibles civiles commencent à provoquer une prise de conscience

Le projet Yemen data a répertorié 8600 attaques aériennes entre mars 2015 et septembre 2016. Plus d’un tiers (3158) ont touché des sites civils et 20% des sites dont on ne pouvait dire s’ils étaient civils ou militaires; des chiffres que Ryad conteste.

Les révélations des organisations humanitaires sur les bombes à sous-munitions lancées par Ryad font du royaume hachémite un allié qui lentement devient de plus en plus encombrant. Mi-septembre, vingt-sept sénateurs américains ont pour la première fois voté contre un crédit de 1,15 milliard de dollars de transfert d’armes (chars, voitures blindées etc.), à l’Arabie Saoudite, avec parmi eux Ron Paul. Un petit événement.

 5   Le Yémen, un des berceaux de l’humanité

La destruction de grands sites archéologiques comme Palmyre en Syrie ou Nimrud en Irak ne doit pas occulter le prix payé par le patrimoine yéménite à la guerre. L’antique barrage de la ville de Marib, généralement considéré comme le plus ancien barrage hydraulique du monde, long de 580 mètres, qui irriguait des milliers d’hectares alentour au point de donner son surnom d’Arabie heureuse au Yémen, n’existe plus. A Sanaa, des milliers de maisons préislamiques en pisé ont aussi disparu (Sanaa est inscrite depuis 1986 au Patrimoine mondial de l’Unesco).

 

 6   Une catastrophe humanitaire

Dix mille morts depuis mars 2015, dont 3800 civils: plus de 2,8 millions de personnes déplacées, et une population affamée, avec un enfant de moins de 5 ans sur trois dangereusement sous-alimenté, selon les ONG: le tribut payé à la guerre est très lourd. Plusieurs bombardements ont visé des écoles, des hôpitaux (certains appartenant à des ONG comme Médecins sans frontières), des marchés, des usines.

En janvier 2016, le Haut-Commissariat aux Droits de l’homme à Genève indiquait avoir eu la preuve de bombes à sous-munitions lancées par les raids saoudiens, qui laissent des traces mortelles pour des années. Dans les zones contrôlées par les houthistes, arrestations arbitraires et disparitions forcées se sont multipliées. Une répression implacable s’est abattue sur les militants politiques, les journalistes et les défenseurs des droits de l’homme, selon Amnesty. «Toutes les parties au conflit ont commis des crimes de guerre et d’autres violations graves du droit international, en toute impunité» déplore l’ONG.

Et maintenant?

L’an dernier, l’Arabie saoudite et ses alliés occidentaux ont fait échouer les efforts du Conseil des droits de l’homme pour instaurer une commission d’enquête internationale sur la guerre au Yémen. Ce mois de septembre, le CDH est à nouveau saisi du Yémen, mais les Britanniques le 23 septembre ont à leur tour fait échouer le projet.

«Le bonheur du royaume réside dans le malheur du Yémen», aurait déclaré le fondateur de l’Arabie saoudite, Ibn Saoud, à ses enfants réunis autour de son lit de mort, en 1953. Des propos peut-être apocryphes mais régulièrement cités dans le pays.

 

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