«Les maisons s’étaient toutes cassées. Les gens étaient paniqués, ils ne savaient pas quoi faire. Ils sont tous venus ici, puis ils sont restés.» L’histoire paraît simple. Mais Ben Constant ne dit pas à quel point il en est le héros. Où trouver refuge alors que tout s’écroule dans le centre de Port-au-Prince? Par centaines, les voisins se précipitent vers le stade de football Sylvio Cator. Les gradins ont tenu bon. Et, au centre, la pelouse est le seul endroit où l’on ne risque rien. Les bien portants soutiennent les blessés. Tous s’agglutinent aux grilles du stade. Et Ben, «DJ Constant» pour les Haïtiens, intervient auprès des responsables. Il leur fait ouvrir les portes, guide les réfugiés. Le disc-jockey se fait homme-orchestre.

«DJ Constant», on le connaît bien à Port-au-Prince, dont il faisait danser la nuit avec ses platines. «Nous allions écouter le hip-hop. Il est très bon», confirme Brésil McKinson, 22 ans. Une semaine passée sous une bâche, un frère et un oncle morts n’empêchent pas le jeune homme de vérifier que son pantalon tombe bien au-dessous de la ceinture, comme il se doit. Mais son admiration pour «DJ Constant» va aujourd’hui bien au-delà: «Beaucoup de gens ici ont survécu grâce à lui.»

Tandis que les secouristes internationaux n’osent pas sortir du périmètre de sécurité de l’aéroport, Ben Constant, 55 ans, rappelle ses troupes. Seule une équipe de deux médecins israéliens s’est trouvé un chemin jusqu’au stade où elle a installé un minuscule hôpital de campagne. L’homme met à disposition les véhicules qui lui servent d’ordinaire à transporter du matériel. Brésil, Jeudi, Jean et leurs copains partent dans les rues défoncées avec des haut-parleurs pour informer les blessés qu’ils peuvent venir au stade. D’autres infirmiers locaux arrivent à leur tour en renfort pour s’occuper des cas les moins désespérés. La femme de Ben Constant, Maryse Bois de Fée, assiste les blessés, les fait s’asseoir à l’ombre des bâches qu’on a fini par installer un utilisant les publicités du stade.

Aujourd’hui, le Sylvio Cator fait office de micro-République autogérée au cœur du désastre. Revêtus de tee-shirts rouges qu’ils ont réussi à dégotter Dieu sait où, Ben et les siens gardent les portes du stade pour que les blessés puissent continuer d’arriver. Dans les guichets de la billetterie, un téléphone fonctionne, et les gens font la queue, inscrivant le numéro sur un papier pour pouvoir rassurer leur famille à l’étranger.

Sur les gradins, des femmes suspendent le linge. Dans un coin de la pelouse, des enfants tapent même dans un ballon, les plus âgés d’entre eux se souvenant encore d’avoir vu, dans ce même stade, les étoiles brésiliennes battre l’équipe d’Haïti.

L’un des médecins israéliens, le colonel à la retraite Gady Sa­dovsky, qui a loué une avionnette privée pour arriver ici aux premières heures, siffle d’admiration: «Cette histoire n’aurait pas pu exister sans eux. Les premiers gradés américains, nous ne les avons vus arriver ici qu’hier [mardi]. Et encore, ils ne savent rien de la situation sur le terrain. Tout ce que connaissent leurs services d’intelligence, ils l’apprennent sur CNN.»

La République de Sylvio Cator est belle mais précaire. A la porte du stade, on a recouvert d’un drap le corps d’une vieille dame qui vient de succomber. Et Roodly Louijuste, l’un des membres de l’escouade de «DJ Constant», le dit tout simplement: «Dans quelques jours, on sera tous morts de faim, c’est sûr.»