Durant toute la période des vacances de fin d’année, Djakarta était sur le pied de guerre après une série d’arrestations de membres de groupes djihadistes en décembre. La menace s’est concrétisée plus tard qu’imaginé: jeudi le quartier commercial, diplomatique et financier de cette mégapole chaotique de 10 millions d’habitants a été secoué par une série d’explosions de bombes et de fusillades.

Après trois heures d’affrontements entre un groupe d’une demi-douzaine d’hommes et des policiers du détachement 88, l’unité antiterroriste, au moins sept personnes – cinq assaillants, un policier et un civil canadien – ont été tuées et une vingtaine d’autres blessées.

Selon un témoin cité par Associated Press, plusieurs hommes sont d’abord entrés en milieu de matinée dans un café Starbucks près du centre commercial Sarinah, à proximité de l’ambassade de France et du bureau local des Nations unies. Une première explosion a eu lieu dans le café, suivie d’échanges de coups de feu lorsque les policiers d’un commissariat voisin sont intervenus.

Puis, les explosions se sont enchaînées, entrecoupées de détonations. «En trois ans et demi de Pakistan, je n’ai jamais vu cela», a écrit sur son compte twitter Jeremy Douglas, le directeur du Bureau régional des Nations unies contre la drogue et les crimes, alors qu’il observait les affrontements depuis son bureau. Ce n’est qu’en début d’après-midi que le calme est revenu dans ce quartier où sont concentrés beaucoup des hôtels de luxe de la capitale indonésienne.

Politique de répression

En voyage de travail à Cirebon, à Java-Ouest, le président Joko Widodo a dénoncé cette attaque «clairement destinée à troubler l’ordre public et à semer la terreur parmi la population». «L’Etat, la nation et la population ne doivent pas se laisser effrayer par ces actes terroristes», a-t-il ajouté avant de rentrer précipitamment à Djakarta.

C’est le premier attentat dans la capitale de l’archipel indonésien depuis que deux bombes avaient tué neuf personnes et blessé 53 autres dans les hôtels Ritz-Carlton et JW Marriott le 17 juillet 2009. Depuis, les unités spéciales de la police indonésienne avaient réussi à déjouer les nombreux projets d’attentats notamment grâce à l’infiltration des groupes djihadistes, laquelle avait permis l’organisation de raids préventifs.

Selon le groupe de réflexion International Crisis Group, basé à Bruxelles, le coup le plus dur porté par le gouvernement indonésien aux groupes terroristes a été le démantèlement au début de 2010 d’un camp d’entraînement dans la province d’Aceh, dans le nord-ouest de l’île de Sumatra, où «presque tous les groupes djihadistes du pays envisageaient d’établir une base». L’opération a abouti à la capture, au jugement et à l’emprisonnement d’environ 200 personnes, dont le prêcheur radical âgé de 77 ans Abou Bakar Bashir, considéré comme le financier du camp.

Le chef de la police indonésienne a déclaré à l’agence Reuters qu’il «s’agissait sans aucun doute de l’Organisation de l’Etat Islamique (EI)». Plus tard dans la journée, le groupe djihadiste a revendiqué les attaques, dans un communiqué en arabe publié sur internet.

Un expert du terrorisme avait mis en garde contre le retour dans l’archipel d’islamistes indonésiens partis en Syrie

Des raids effectués en décembre ont permis l’arrestation d’une dizaine de personnes, dont plusieurs appartenant à un groupe affilié à l’EI: des drapeaux noirs de l’organisation ont été retrouvés dans leurs caches. Les autres djihadistes arrêtés faisaient partie de la Jemaah Islamiyah, l’organisation indonésienne liée à Al-Qaida qui avait organisé l’attentat à la bombe de Bali en octobre 2002, le plus meurtrier de l’histoire de l’archipel avec 202 morts. Selon la police, tous étaient impliqués dans la préparation d’attentats durant les fêtes de fin d’année.

D’autres arrestations fin décembre ont frappé un troisième groupe terroriste, East Indonesia Mujahideen, dirigé par un certain Santoso, lequel se proclame le «représentant de l’EI en Indonésie». Ce groupe est surtout actif dans la région de Poso sur l’île de Sulawesi, à 2200 km à l’est de Djakarta.

Islamistes revenus de Syrie

Taufik Andrie, un expert indonésien du terrorisme qui dirige l’Institut pour la construction de la paix internationale (IIPB), a récemment mis en garde contre le risque représenté par les islamistes indonésiens partis combattre en Syrie et revenus ensuite dans l’archipel – un groupe dont le nombre est estimé entre 150 et 200 personnes. «Beaucoup de ceux qui sont rentrés conservent encore leur état d’esprit guerrier, leur volonté de vengeance. Ils veulent exprimer leurs frustrations et transférer le conflit syrien en Indonésie», indiquait-il lors d’une récente interview avec le quotidien australien The Age.

C’est, selon lui, le même phénomène qui avait prévalu à la création du groupe Jemaah Islamiyah, composé en partie de vétérans indonésiens qui avaient combattu en Afghanistan aux côtés des talibans dans les années 1980 et en partie par des jeunes islamistes radicalisés par les prêches d’Abou Bakar Bashir.