revue de presse

Le djihad fait irruption au Canada, la presse s’inquiète

Le Canada est en guerre et ne peut plus l’ignorer. La fusillade dans le parlement d’Ottawa ce mercredi consterne toute la presse canadienne, qui redoute qu’un certain art de vivre la liberté n’en fasse les frais

«Dans notre microcosme parlementaire d’Ottawa, c’était notre 11-Septembre à nous.» Voilà comment la correspondante parlementaire du «Devoir» Hélène Buzzetti a presque immédiatement interprété la fusillade en plein parlement ce 22 octobre, selon son récit personnel publié sur le site web du quotidien de Montréal. C’est l’une des premières qui ont lancé l’alerte sur Twitter: elle arrivait sur place pour le «caucus» habituel du mercredi quand un policier lui a intimé l’ordre de se coucher. Après quelques hésitations, «j’ai empoigné mon BlackBerry et, d’une main tremblante, faisant fi des erreurs d’orthographe et des fautes de frappe, j’ai twitté», raconte-t-elle.

«Et bien qu’isolée dans mes arbustes […] je n’étais plus seule: la communauté Twitter me «retwittait». J’ai «trendé». Ma bouteille à la mer 2.0 avait été repêchée.»

Le récit de la journaliste fait partie de la dizaine d’articles que «Le Devoir» consacre aux événements de mercredi. «Le terrorisme secoue Ottawa», titre The Star. Le choc, le bouleversement, l’impensable: toute la presse canadienne retrace les sanglants événements de ce mercredi et tente de les analyser. «Un soldat tué alors qu’il remplissait son devoir au Monument commémoratif de guerre; des membres du gouvernement barricadant leur porte avec leurs chaises en skaï vert; des touristes affolés se faisant tout petits sur la pelouse de la Tour de la paix; et des officiers de police forçant leur chemin dans les marbres du parlement, l’arme à la main: ces images laisseront une empreinte forte et terrible», commente le National Post.

Le choc est d’autant plus grand que lundi déjà, en plein jour, sur un parking de Montréal, une voiture a violemment et délibérément percuté deux militaires, dont l’un succombera ensuite à ses blessures. Au volant de la voiture, un converti à l’islam âgé de 25 ans, qui a ensuite pris la fuite et appelé la police pour revendiquer son geste. Il a finalement été abattu par la police après une course-poursuite. Le tueur de mercredi, Michael Zehaf-Bibeau, «un autre loup solitaire […] a le même profil que Martin Couture-Rouleau [l’auteur du meurtre de lundi], un être psychologiquement instable, écrit La Presse […] «Le même profil de gars qui a des problèmes personnels», selon des sources policières […] On lui connaîtrait aussi de nombreuses dépendances à l’alcool et à la drogue. [Mais] aucune indication ne permet de relier l’acte de Michael Zehaf-Bibeau à un réseau terroriste, en dépit de certains tweets et des informations non corroborées qui ont circulé sur Internet dans l’après-midi.»

Selon Le Devoir, ce «fils d’une fonctionnaire fédérale, Susan Bibeau, et d’un homme d’affaires d’origine libyenne, Bulgasem Zehaf, s’était converti à l’islam radical et se faisait appeler de plus en plus «Abdul». Considérant qu’il était un voyageur «à haut risque», le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) lui aurait retiré son passeport pour éviter qu’il se joigne aux quelque 130 Canadiens qui assistent ou combattent auprès des groupes extrémistes au Moyen-Orient. Il n’a laissé, selon toute vraisemblance, aucune trace sur les réseaux sociaux, aucune explication ni revendication quant à son geste dément», lit-on dans Le Devoir. «Il avait un côté dérangeant, écrit le Globe and Mail. Selon un de ses amis, pour qui le jeune homme était mentalement dérangé, il disait souvent que le diable était après lui.» A lire aussi sur son blog du Journal de Montreal, le récit de l’identification du tueur par le journaliste William Reymond, très actif et bien connu sur Twitter où il prône le journalisme 3.0…

Toujours revient cette question en filigrane: tueur isolé ou pièce d’engrenage? Toute la presse se pose ainsi la question de la surveillance des deux hommes, qui avaient été identifiés par la police. Cette surveillance aurait-elle dû aller plus loin? Fallait-il faire plus que retirer son passeport à Michael Zehaf-Bibeau? «Je pense dans un sens que ce qui s’est passé était prévisible, ce n’est pas une surprise, cela fait des années que les officiels et les universitaires qui travaillent sur ces sujets s’y attendent, la question n’était pas le Si mais Quand et Comment», selon un expert cité par le Sun de Toronto.

«Le deuxième meurtre d’un militaire en sol canadien en l’espace de trois jours devrait dissiper les doutes sur le statut du Canada: c’est une cible légitime pour les terroristes. Le Canada a servi pendant des années de base de repli pour les islamistes radicaux qui y planifiaient des attentats visant les Etats-Unis [… ]. Le soutien du Canada à la lutte contre le groupe Etat islamique a changé la donne», écrit Le Devoir,. «Fragile démocratie», éditorialise même le quotidien. «Au fond d’eux-mêmes, bon nombre de Québécois – et sans doute de Canadiens – croyaient être à l’abri d’un phénomène pourtant planétaire. Qui donc pourrait en vouloir à ce brave petit peuple qui s’est toujours perçu du côté des opprimés?»

«C’est une semaine dure, et triste. […] Nous ne savons pas si ces deux événements ont été planifiés de concert, ou dirigés de l’étranger. Il apparaît beaucoup plus probable qu’ils sont seulement liés par un mince brin d’idéologie: une pseudo-religion qui rêve de purification par la violence et dont le seul commandement est la mort, la mort, et la mort», reprend aussi le Globe and Mail dans son éditorial. «Va-t-on devoir changer nos règles de sécurité? Le Canada est le plus libre des pays. C’est le pays de la paix, de l’ordre, de la bonne gouvernance et de la liberté.»

«Ces événements tragiques ne doivent pas nous faire perdre de vue qui nous sommes», éditorialise le Huffington Post. «Quand nous aurons récupéré, nous devons nous souvenir que changer de comportement parce que nous sommes inquiets serait concéder que nos valeurs peuvent être mises à mal par les mauvaises actions de quelques-uns. Nous devons rester forts et libres.»

«Il y a déjà une troisième victime, continue dans la même veine le Sun de Toronto, c’est la perte de l’innocence du Canada, sa naïveté et sa liberté, considérée comme un acquis. Tout cela s’est évanoui mercredi. Le Canada ne sera plus jamais le même. Le pays est déjà changé avec cet appel aux militaires à ne plus porter leur uniforme en public. Pour tout autre groupe, cela susciterait beaucoup de protestations. Beaucoup de choses ont disparu mercredi.»

Il reste cependant de très belles cartes dans les mains canadiennes. A commencer par le sang-froid et la maîtrise qui ont conduit le suivi de la fusillade mercredi, retransmise en direct sur les réseaux sociaux et à la télévision, avec un professionnalisme salué dans la presse… des Etats-Unis, davantage habituée à ce genre d’événement. «Pas d’hypothèse fantaisiste, pas de débordement, du sérieux: la couverture de la fusillade fait honte aux chaînes câblées américaines», pour MotherJones. «Une couverture très non américaine, renchérit TVNewser, qui montre ce que pourrait être une couverture réfléchie en direct […]. Ce n’était pas sensationnel et dans l’urgence. C’était calme et sombre. Et c’était ressenti comme très, très grave. C’était adapté. Et nous pourrions prendre des leçons.»

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