Editorial

Leur guerre, notre vide

Jamais, depuis la guerre d’Afghanistan dans les années 1980, le monde n’a compté autant d’aspirants au djihad. En Syrie et en Irak, ils seraient 12 000 combattants étrangers, dont peut-être 3000 Européens. Comment comprendre l’attrait que cette idéologie exerce sur des jeunes «de chez nous», parfois intelligents, polis, instruits?

Derrière sa barbarie revendiquée, la sous-culture djihadiste possède un pouvoir de fascination, presque une sorte de charme entêtant. Ses mélodies répétitives, ses troupes de cavaliers chevauchant sous le soleil, ses prêches impérieux dessinent un imaginaire romantique, transcendant.

Ces deux ingrédients – héroïsme et quête d’absolu – sont les clés de l’envoûtement djihadiste. Dans un texte remarquable publié par la Weltwoche , le psychologue bernois Allan Guggenbühl a décrit le profil de jeunes qu’il a rencontrés dans les paisibles faubourgs de la capitale helvétique. Issus de l’immigration musulmane, mais plutôt bien intégrés, ils sont captivés par des scénarios grandioses et violents du djihad, qui semblent donner du sens, illuminer un quotidien parfois terne. Le fait que ces visions heurtent radicalement les valeurs de l’école, des parents, de l’Etat les rend plus attirantes encore.

Osons le dire: la mythologie du djihad questionne la vacuité spirituelle de nos sociétés basées sur l’efficience et le matérialisme. Elle séduit certains de ceux qui ne se résolvent pas à un monde sans Dieu, où l’homme se réduit à un micron dans l’univers immense, où la vie n’a d’autre but que de satisfaire de fugaces appétits matériels.

Il ne s’agit ici ni d’excuser ni de relativiser les crimes de l’Etat islamique et de ses partisans. Mais de comprendre et de se prémunir. Car pour décourager les aspirants au djihad, il faudra réinventer un narratif convaincant sur notre propre civilisation.

Parler de liberté et de prospérité ne suffira pas. Toucher le public cible des terroristes – des jeunes en quête d’engagement existentiel – implique de discuter de notions évacuées de nos vies comme Dieu, la mort, le sacrifice. Et ce faisant, de retrouver la conviction que nos sociétés ont des valeurs plus nobles à offrir que la technique, l’amusement ou le confort matériel.