L’Irak en proie aux crimes de guerre

Bagdad aurait repris l’initiative face aux djihadistes. Ceux-ci auraient exécuté des dizaines voire des centaines de prisonniers

Trois jours de guerre éclair les ont conduits à la périphérie de la capitale irakienne. Aujourd’hui, l’offensive des djihadistes sunnites contre Bagdad, freinée par des contre-attaques de l’armée irakienne, pourrait marquer le pas si elle ne se développait pas à présent le long de la frontière syrienne, ­notamment pour le contrôle de la ville de Tal Afar, à une soixantaine de kilomètres de Mossoul.

L’Etat islamique en Irak et au Levant, le Daech (son anagramme en arabe), comme les Irakiens l’appellent, et qui constitue le fer de lance de la rébellion sunnite, semble avoir entrepris des massacres de grande ampleur dans les régions qu’il contrôle, soit environ le tiers de l’Irak.

D’ores et déjà, ce sont des dizaines, peut-être des centaines, de membres des forces irakiennes faits prisonniers ces derniers jours qui ont, semble-t-il, été exécutés dans la province de Salaheddine. Certes, les photos publiées sur Internet, accompagnées de légendes rédigées par les djihadistes, n’ont pu être authentifiées. Mais elles sont dans la droite ligne des atro­cités dont Daech est coutumier en particulier en Syrie, où le groupe s’est reconstitué avant de repartir à la conquête des provinces sunnites de l’Irak.

Des mares de sang

Sur un cliché mis en ligne, on peut voir des hommes forcés de s’allonger dans une fosse peu profonde sous le regard d’insurgés, dont l’un brandit le drapeau noir, frappé de la profession de foi musulmane, de Daech. On voit ensuite les djihadistes armés de fusils tirer dans la fosse. Sur une autre photographie, un insurgé pointe sa ka­lachnikov sur un fossé dans lequel se trouvent deux rangées d’hommes, les mains dans le dos. Sur le sol, se répandent des mares de sang et s’élève un nuage de poussière. Samedi, les corps brûlés de 12 policiers avaient déjà été découverts à Ishaqi, une localité à 60 kilomètres au nord de Bagdad, que les forces loyalistes venaient de reprendre.

Ce qui se dessine, c’est une campagne de crimes de guerre, voire de crimes contre l’humanité, à caractère confessionnel, les troupes gouvernementales étant essentiellement composées de chiites.

Civils coincés à Tal Afar

A Tal Afar, une ville où cohabitent sunnites et chiites, les premiers, qui se plaignent d’avoir leurs quartiers sous le feu des mortiers de la police et de l’armée, ont appelé à l’aide les groupes de l’Etat islamique, qui sont aussitôt entrés en action. «La situation est désastreuse à Tal Afar. Les combats sont fous et les familles sont prisonnières dans leurs maisons sans pouvoir quitter la ville. Si cela continue, on peut s’attendre à des meurtres massifs parmi la population», indiquait dimanche un fonctionnaire de la ville, cité par Reuters.

Si la mobilisation sunnite bat son plein, Daech menant bataille avec d’anciens officiers de Saddam Hussein, des groupes armés issus des tribus et d’autres liés au puissant réseau de la Nashqabandiya, celle des chiites s’est également intensifiée, ce qui donne à la guerre actuelle une puissante dimension interconfessionnelle.

Vendredi, la plus haute autorité religieuse chiite d’Irak, l’ayatollah Ali al-Sistani, dont l’influence s’étend en Iran et dans le golfe Persique, a appelé la population à prendre les armes pour stopper l’avancée des djihadistes.

Cet appel, qui a entraîné des milliers d’Irakiens à se porter volontaires, est exceptionnel de la part de cet ayatollah, qui défend traditionnellement une ligne quiétiste. Il a suscité aussitôt une violente réaction des religieux sunnites, l’Union internationale des savants musulmans, basée à Doha, au Qatar, a critiqué samedi la fatwa du dignitaire chiite le plus influent d’Irak à prendre les armes contre les djihadistes, qui ont conquis cette semaine plusieurs régions du nord et l’est du pays.

L’Union internationale des savants musulmans est dirigée par le cheikh qatari d’origine égyptienne Youssef al-Qaradawi, un ­extrémiste lié aux Frères musulmans, qui, lui, a qualifié l’offensive des djihadistes en Irak de ­ ­«révolte sunnite». Selon l’organisation, ­celle-ci aurait été provoquée par «l’oppression et l’exclusion de personnes qui voulaient être libres». «La fatwa sectaire appelant nos frères chiites à prendre les armes» va mener à une «guerre confessionnelle dévastatrice».

Coopération avec l’Iran

Avec l’ambition des insurgés de créer un vaste califat sunnite à cheval sur l’Irak et la Syrie, comme ils l’ont montré en faisant intervenir symboliquement un bulldozer sur la frontière entre les deux pays, c’est une guerre sunnites versus chiites de grande ampleur qui menace l’Irak et, au-delà, toute la région.

«L’idéal serait que tous les pays de la région, y compris l’Iran, ­s’assoient ensemble pour dire «nous n’avons pas besoin de guerre civile entre sunnites et chiites et nous devons apprendre à vivre ensemble», a espéré l’ancien émissaire international pour la Syrie Lakhdar Brahimi. Le diplomate, qui fut aussi médiateur en Irak après l’invasion américano-britannique de 2003, estime aussi que l’offensive djihadiste est le résultat de l’inertie de la communauté internationale pour résoudre le conflit qui ravage la Syrie voisine depuis 2011.

Prenant la mesure de la menace, les Etats-Unis ont déployé un porte-avions dans le Golfe et, de son côté, le président iranien Hassan Rohani n’a pas exclu une coopération avec Washington contre les djihadistes.