L’horreur pour masquer les revers

Moyen-Orient L’Etat islamique a revendiquéla décapitation d’un Américain

Les djihadistes ont fait de la cruauté une arme médiatique

Pour ne pas perdre la main sur le terrain, le groupe doit recruter

Pas de limite à l’horreur: la dernière vidéo des exactions commises par l’Etat islamique repousse le seuil de l’insoutenable. Dans un enregistrement mis en ligne dimanche, l’organisation revendique l’assassinat de l’Américain Peter Kassig, travailleur humanitaire enlevé il y a plus d’une année dans le nord de la Syrie (lire ci-dessous). Contrairement aux mises en scène précédentes – l’exécution du journaliste américain James Foley, le 19 août, selon un macabre rituel, répété presque à l’identique pour les décapitations de trois autres otages, un Américain et deux Britanniques – la mise à mort de Peter Kassig n’est pas montrée, seule sa tête coupée est exhibée. Autre différence: le film montre, avec force détails abominables, la décapitation de 18 pilotes de l’armée régulière syrienne. Rien dans cette vidéo n’a été laissé au hasard. Le moment choisi pour sa publication non plus. Sa mise en ligne intervient alors que l’EI subit des revers militaires en Irak et qu’au sein de la coalition menée par les Américains, l’idée d’une intervention au sol fait son chemin.

Après une série presque ininterrompue de cuisantes défaites, l’armée irakienne a marqué quelques points la semaine dernière. D’abord en reprenant la ville de Baiji, un verrou essentiel entre Tikrit, toujours tenue par les djihadistes, et Mossoul au nord. Dans la foulée, les troupes irakiennes appuyées par les avions et drones de la coalition ont désenclavé la raffinerie voisine, la plus grande du pays, où étaient retranchés depuis trois mois des forces de sécurité ravitaillées par les airs. Mais l’EI s’attelle à montrer qu’il ne joue pas sur le même terrain: la guerre que mène la coalition ne se gagnera pas uniquement sur le champ de bataille mais aussi dans le domaine des médias. L’effroi provoqué par les dernières décapitations en est une démonstration éclatante.

Malgré les récents succès militaires, il apparaît de plus en plus clairement que les frappes aériennes ne suffiront pas pour défaire l’EI, notamment en raison de la faiblesse des forces irakiennes, explique Jean-Charles Brisard, spécialiste des questions liées au terrorisme et à son financement: «La décision n’est pas encore prise, mais elle est dans l’air. La vidéo anticipe un éventuel déploiement au sol des Américains ou de leurs alliés. Ces deniers sont explicitement menacés de subir un sort effroyable au cas où ils viendraient à être capturés. Cela n’infléchira pas la stratégie des Etats-majors mais pourrait influencer les opinions publiques.»

Le message de terreur s’adresse aussi aux militaires syriens et irakiens. Ces derniers ne peuvent espérer aucune clémence en cas de capture. Dans la mesure où les armées des deux pays souffrent d’un déficit de confiance et parfois de motivation, les menaces proférées par les djihadistes sont prises au sérieux et pourraient occasionner de nouvelles défections dans les rangs.

La stratégie de l’EI n’a pas bougé depuis sa création, analyse Jean-Charles Brisard: «Le recours à la terreur a une double vocation. Premièrement, il doit intimider, menacer et terroriser. Deuxièmement, il contribue à galvaniser les djihadistes. Les propos tenus invitent au ralliement d’autres groupes de combattants ou à la création d’un front commun. Enfin il s’agit de recruter en suscitant des vocations. Derrière la terreur, il y a la propagande.»

Sur le champ de bataille, l’EI perd des hommes dans les combats et les bombardements. Et pour chaque mort, il y a trois ou quatre blessés, dont certains ne pourront pas reprendre les armes. D’où la nécessité de trouver de nouvelles recrues ou de profiter du ralliement d’autres groupes. Mais le potentiel local n’est pas illimité, détaille le spécialiste: «Ceux qui, en Syrie et en Irak, étaient attirés par l’EI ont déjà rejoint les rangs de l’organisation. En revanche, il reste des groupes plus ou moins proches qui pourraient faire alliance, comme Jabhat al-Nosra, ennemi naguère et allié aujourd’hui.»

L’audience internationale des vidéos élargit le bassin de recrutement, poursuit Jean-Charles Brisard: «La présence parmi les bourreaux d’un Français au moins, peut-être deux, d’un présumé Britannique [le bourreau des vidéos précédentes dont l’accent pourrait être celui de Londres], mais aussi de Saoudiens, de Tchétchènes et de Yéménites, tous reconnaissables, participe à la propagande d’enrôlement.» Un autre danger plane, implicite celui-là mais qui se lit en creux dans la propagande de l’EI: ces Occidentaux devenus bourreaux seront autant de bombes à retardement lorsqu’ils retourneront dans leurs pays d’origine.

«Recruter en suscitant des vocations. Derrière la terreur, il y a la propagande»