Attentats

Les djihadistes iront-ils en enfer?

La propagande de l’Etat islamique a mis la mort et le martyr au centre de son message. Pourtant, l’Islam interdit le suicide

Malgré leurs crimes innommables, et aussi absurde que cela puisse sembler, la plupart des djihadistes espèrent que leurs exactions les mènent droit au paradis. Ils justifient leurs actes par leur foi, estiment faire le bien en tuant. Autour d’eux, des prédicateurs les encouragent en expliquant que le djihad et le martyr sont les voies directes vers Allah. Pourtant, docteurs de l’islam, savants et imams reconnus répètent que leur démarche criminelle n’est pas fondée sur l’islam et qu’en aucun cas la foi véritable ne peut mener à de telles exactions. Mais à voir le nombre de nouvelles recrues que l’État islamique (EI) attire chaque mois dans ses rangs, les contre-feux n’ont pas suffi à dévoiler les mensonges de la propagande de l’EI, qui met la mort et le sacrifice au centre de son message. Qu’est-ce qui rend possible une telle subversion des valeurs? Y a-t-il une ambiguïté dans le coran qui facilite des interprétations erronées?

Mort, martyr, sacrifice...

Djihad, mort, martyr, sacrifice, sont des mots que l’on retrouve souvent dans la bouche des djihadistes. Un Français qui a rejoint l’EI avec sa famille témoignait  sur France 24 de ses motivations: «Le djihad, c’est une façon de vivre – et de mourir. […] Allah m’a fait comprendre que ma terre n’était plus ici, en France. Il fallait que j’aille en Syrie pour racheter mes péchés.» Un autre djihadiste français néo-converti et qui lui aussi préfère que son identité ne soit pas divulguée expliquait son engagement par «la nécessité d’une foi vécue de manière plus authentique et plus proche du vrai message coranique». Lui aussi, déçu de la vie, de la sienne au moins, se disait «prêt à mourir pour Allah» et avait la certitude de rejoindre le paradis et ses vierges: «Les 72 vierges existent et attendent le martyr.»

Le Coran mentionne le paradis dans plusieurs sourates: «Il y aura là des ruisseaux d’une eau jamais malodorante, et des ruisseaux d’un lait au goût inaltérable, et des ruisseaux d’un vin délicieux à boire [Le Coran, Sourate 47, Muhammad, 15]». Si le martyr garantit l’entrée en paradis, cette notion de martyr, chahid en arabe, recoupe plusieurs réalités. Dans l’acception la plus large, la femme qui succombe pendant la grossesse est une martyr. Le sacrifice ultime est aussi mentionné dans le Coran. Il s’inscrit dans la défense de l’islam contre ses détracteurs.

Le Djihad? Tuer l’égo en soi mais pas ses égaux

Hafid Ouardiri, ancien porte-parole de la mosquée de Genève et président de la Fondation pour l’entre-connaissance, veut sortir d’une lecture littérale du texte sacré: «Il y a cinq versets qui enjoignent le musulman à se battre jusqu’à la mort pour défendre l’islam. Ces versets sont liés à une situation historique particulière; celle des compagnons du prophète qui se sont battus pour échapper aux persécutions. Extraire ces versets de leur contexte historique c’est dénaturer le Coran.» Rompu à l’exégèse coranique, Hafid Ouardiri interprète le djihad dans un sens symbolique: «Tuer l’égo en soi mais pas ses égaux. Le seul djihad qui compte eest un combat intérieur.» Mais pourquoi alors les djihadistes ont-ils une compréhension différente? «Certains prédicateurs ont subverti le message pour embrigader des esprits fragiles. Il s’agit de propagande, de lavage de cerveau, mais pas de religion».

L’EI a mis au centre de son dispositif de recrutement le message sur la mort. Spécialiste des mouvements djihadistes, Asiem El Difraoui a décrypté la propagande de l’EI: «Au départ le chahid est celui qui témoigne de sa foi. La notion de souffrance que l’on trouve dans le martyr chrétien n’y est pas associée. Mais les chiites, plus exactement le Hezbollah dans sa guerre au Liban et les Iraniens dans le conflit avec l’Irak, ont utilisé le martyr comme arme de guerre. Et diffusé l’idée déviante selon laquelle le Coran encourage que l’on recherche activement la mort dans la lutte contre les mécréants». Ce détournement a autorisé aux yeux de certains djihadistes ce que l’immense majorité des musulmans récuse: l’attentat suicide. Al-Qaida a repris cette hérésie à son compte, puis l’EI qui va plus loin en faisant du martyr le fond essentiel de sa propagande: «L’EI a construit autour du martyr toute une mythologie eschatologique. Et ça marche. Selon l’EI, le martyr irait au paradis avec un billet VIP qui lui permet d’entrer avant tous les autres croyants.»

«Ce n’est pas le paradis qui attend les djihadistes»

Pour Hafid Ouardiri, il faut être extrêmement clair: «Ce n’est pas le paradis qui attend les djihadistes.» Les nombreuses voix qui répercutent cette condamnation peinent cependant à se faire entendre par les djihadistes, peut-être parce par manque de clarté. Ismail Poletti, enseignant à la mosquée de Lausanne voit dans le courant déviant suivi par les djihadistes la source du mal. Plus encore que les crimes commis, c’est le fait de suivre le wahabbisme qui interdit le paradis aux djihadistes: «S’ils meurent sans avoir renié cette croyance, ils vont en enfer.» La plupart des candidats européens au djihad ne fréquentent cependant pas les mosquée, ils leur préfèrent des officines où ce qu’on enseigne a peu à voir avec l’islam, déplore Asiem El Difraoui: «Ils soupçonnent les mosquées d’être trop proches des pouvoirs en place, de diffuser un message édulcoré.»

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