Dans une autre vie, avant la révolution, Mohammad Sensaoui était professeur de natation et, à ses heures perdues, acupuncteur. Il était aussi un islamiste radical, un salafiste. «Personne ou presque ne le savait. Le régime nous réprimait. J’étais obligé de me raser la barbe», raconte-t-il. Aujourd’hui, Mohammad Sensaoui, 40 ans environ, ne se cache plus. Il a une longue barbe noire striée de poils gris. Il porte une veste de treillis et ne quitte pas sa kalachnikov. Après avoir combattu le régime de Bachar el-Assad à Damas, la capitale, il est devenu l’un des commandants de la «choura des moudjahidin», un groupe de rebelles islamistes du nord-ouest de la Syrie.

En ce début d’après-midi, il est assis sur un vieux matelas adossé à un bâtiment en construction. A quelques mètres, la route est barrée par un muret de parpaings et de rochers. Une porte métallique renversée fait office de barrière coulissante. Elle marque l’entrée du poste frontière de Bab al-Hawa («la porte du vent», en arabe) qui sépare la Syrie de la Turquie. Une centaine de combattants islamistes en ont pris le contrôle le 20 juillet. Les autorités turques ont fermé l’accès au poste quelques jours plus tard avant de le rouvrir. Des jeunes au front ceint d’un bandeau noir, où est inscrit en lettres blanches «Il n’y a de Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète», contrôlent les quelques véhicules qui veulent passer en Turquie.

«Nous avons supprimé les droits de douane, car Dieu interdit de faire payer le passage des frontières. Nous sommes tous frères, nous devons pouvoir circuler librement», affirme Mohammad Sensaoui. Devant le muret de parpaings, un combattant au teint pâle, probablement étranger, montre à un adolescent comment viser à la kalachnikov. Il a des gestes précis et rapides, typiques d’un ancien soldat. Trois gamins les observent, affalés sur des fauteuils de bureau au faux cuir déchiré.

«On égorgera les Alaouites»

«Les militaires du régime sont pires que des infidèles. Même les juifs à Jérusalem ne profanent pas les mosquées. Ici, nos femmes sont violées et nos enfants égorgés», dit Mohammad Sensaoui en tendant le bras vers les montagnes et une base de l’armée syrienne. Le commandant sunnite en veut particulièrement aux Alaouites, secte dissidente du chiisme à laquelle appartient Bachar el-Assad: «Aucun pardon n’est possible, ce sera œil pour œil, dent pour dent.» «On égorgera tous les Alaouites», crie un jeune vêtu d’un t-shirt sale en mimant le geste.

«Notre but est d’instaurer un Etat islamique qui englobera les musulmans du Liban, de Turquie et des autres pays limitrophes de la Syrie, reprend Mohammad Sensaoui. L’Occident pense que les islamistes veulent tuer des gens, mais c’est faux. Nous voulons simplement planter notre drapeau et faire ce que l’on veut chez nous.»

Mohammed Firas, un dentiste d’une cinquantaine d’années originaire d’Alep, reçoit sur des chaises en plastique dans le petit parc qui jouxte le duty-free vandalisé du poste frontière. Il se présente comme le responsable de la «majlis choura Dawla» (le Conseil d’Etat, en arabe), une organisation qui chapeauterait plusieurs centaines de groupes, dont celui de Mohammad Sensaoui, et compterait 10 000 combattants, un chiffre invérifiable. Son discours est vague, empreint de généralités et de lapalissades. Il répète vouloir «faire partie du futur Etat syrien et mettre en place une administration avec des gens compétents». Il affirme que son organisation n’est affiliée à aucune autre, y compris aux Frères musulmans. «C’est un leader salafiste depuis le milieu des années 90, mais il ne veut pas le reconnaître publiquement», expliquera plus tard un commandant rebelle de la région qui le connaît depuis plusieurs années.

Combien sont-ils, ces combattants sunnites islamistes dans le nord-ouest syrien? Outre ceux qui contrôlent le poste de Bab al-Hawa, entre 400 et 500 autres seraient basés depuis la mi-juillet dans un camp dans les montagnes à côté du village de Harem, selon plusieurs chefs de la rébellion syrienne. Ils étaient auparavant dans un autre camp, à proximité d’Atmah, qu’ils ont quitté quelques heures après un survol de la zone par un avion de l’armée syrienne.

Appels de groupes islamistes

«Ils étaient très discrets. Ils ne sortaient presque jamais sauf, parfois, pour la prière du vendredi ou lorsqu’ils enterraient leurs morts», explique Abou Rachid, un jeune rebelle d’Atmah qui a pu pénétrer dans le camp. Selon lui, plusieurs dizaines d’étrangers, dont des Tchétchènes, des Tunisiens, des Libyens et des Britanniques, se mêlaient aux Syriens. «Ils avaient un programme très strict d’entraînement, avec des exercices physiques et des séances de tirs», raconte Abou Rachid. D’autres djihadistes seraient également présents depuis quelques mois à Dart Azzah, toujours dans le nord-ouest syrien, selon deux commandants rebelles. Ils seraient une cinquantaine, dont des étrangers.

Après seize mois de révolution, et plus d’un an de rébellion armée, la Syrie risque de devenir une nouvelle terre de djihad, comme l’ont été l’Irak et l’Afghanistan. Les appels de groupes islamistes se multiplient sur les forums et les sites internet. Leur authenticité reste à prouver, mais tous, à l’instar de «l’Etat islamique d’Irak», incitent les volontaires non syriens à rejoindre la lutte contre le régime de Bachar el-Assad. Au moins deux organisations, liées à Al-Qaida, se sont déjà implantées dans le pays. Le 18 juin, le groupuscule libanais Fatah al-Islam a revendiqué la mort de 30 soldats syriens lors d’une attaque à Azaz, au nord d’Alep. Apparu en janvier, le Jabhat al-Nusrah a, lui, endossé la responsabilité de plusieurs attentats suicides perpétrés à Damas, Hama (centre) et Deir el-Zor (est). Cette présence avérée de combattants radicaux met en porte-à-faux l’Armée syrienne libre (ASL), qui regroupe l’essentiel des opposants armés au régime syrien. Majoritairement composée de déserteurs, elle est assimilée par le régime, comme les civils qui manifestent, à une «bande de terroristes». «Il n’y a pas de djihadistes ni d’étrangers qui se battent en Syrie», tranche Abdel Jabbar al-Okaidi, chef du conseil militaire d’Alep. Moins catégorique, Abdul Nasser Ferzat, chef de l’ASL à Adanan, dit en avoir «entendu parler». «Je ne pense pas qu’ils soient très nombreux. Ils sont venus se battre contre le régime, mais ils partiront dès que la révolution sera achevée. Il est hors de question d’instaurer un Etat islamiste ici», insiste-t-il.

Dans les montagnes du nord syrien, les relations entre djihadistes et membres de l’ASL paraissent mitigées. Ils mènent parfois des opérations communes, comme lors de la prise, à la mi-juillet, d’une station radar proche du village d’Atmah. Le poste frontière de Bab al-Hawa a lui aussi été attaqué par des combattants des deux bords. Mais quelques jours plus tard, les rebelles de l’ASL ont préféré partir. «Ils se comportaient comme nos supérieurs. Ils voulaient que l’on soit leurs serviteurs, qu’on les conduise ou qu’on leur fasse à manger. Nous n’avons pas besoin d’eux», dit Mohammad Sensaoui. Selon un notable d’Atmah qui assure la logistique dans la région, le conflit aurait éclaté après le pillage du duty-free par des groupes de l’ASL qui ont tenté de s’accaparer les droits de douane. «Plutôt que de se battre, l’ASL a préféré laissé aux islamistes la gestion du poste frontière», explique-t-il.

S’ils restent isolés, et ne constituent toujours qu’une très faible minorité au sein de la rébellion armée, les djihadistes ne semblent plus vouloir se cacher. Lors de la prise, lundi, du barrage d’Adanan plusieurs groupes paradaient au milieu des tanks et des caisses de munitions récupérés après les combats. «C’est de ça dont l’Occident a peur, non?» criait un combattant en montrant son bandeau noir de djihadiste. A quelques mètres, Ferzat, le chef local de l’ASL, préférait regarder ailleurs.